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La Goulette : C’est une maison blanche et bleue accrochée à sa mémoire…

 

juillet2011/cest-une-maison-blanche-et-bleue-accrochee-a-sa-memoireDans ses travaux d’historien sur la Méditerranée, Fernand Braudel a établi le concept de «longue durée» spécifique des civilisations et cultures qui la bordent depuis des millénaires; cela veut dire qu’il faut avoir la mémoire longue en Méditerranée.

Or, depuis son premier peuplement berbère et africain jusqu’à aujourd’hui où elle est devenue pluriethnique, tour à tour carthaginoise, romaine, byzantine, vandale, arabo-musulmane, habitée au fil des siècles par des Siciliens, des Maltais, des Sardes, ayant connu et connaissant toujours les trois religions abrahamiques, le christianisme, le judaïsme et l’islam, la Tunisie est le pays d’Afrique du Nord et du monde arabe le plus à même de témoigner de cette très longue durée.

La future Constitution qui sera élaborée par la Constituante élue le 23 octobre prochain devra à cet égard se souvenir de la Constitution de Carthage, l’ancêtre lointaine qui ne parle plus et qui a néanmoins tant à dire encore.

Mais la mémoire longue doit s’accompagner également de la mémoire courte, non celle dont on parle pour signifier le défaut de mémoire et l’oubli, mais celle qui doit s’appliquer à des passés récents. Avoir la mémoire courte, c’est ne pas s’égarer dans la chaîne très longue des événements qui ont constitué ce qu’on appelle le passé,  ne pas y noyer de passé récent, mais examiner avec attention ce qui est limitrophe du déjà-passé et du désormais-présent, ce qui n’est pas encore très éloigné dans le rétroviseur de l’histoire et qui est happé ou menacé d’être happé par la spirale du passé et parfois de la condamnation à l’oubli, que celui-ci soit volontaire ou simplement l’effet d’usure du fil des jours. Rien n’est pire que l’amnésie, du passé le plus lointain au plus proche !

Une maison blanche et bleue adossée au Boukornine

En bordure de plage, près du port de La Goulette, au bord de l’ancien canal, derrière la Karraka, une maison blanche et bleue au passé encore proche a disparu du rétroviseur,  dont relève la mémoire courte. Pendant un temps, elle fut une maison blanche et bleue adossée à sa colline; il y a trois mois, je l’ai trouvée ravagée; hier je l’ai retrouvée murée. Elle est en ruines et n’est pourtant pas aussi ancienne que la villa de la Volière, aux maisons romaines de Carthage. Il ne faut pas attendre qu’elle s’écroule et disparaisse; c’est l’âme de la Tunisie qui l’exhorte à revivre.
 

Cette maison, Albert Marquet (1875-1947), élève de Gustave Moreau, ami de Matisse, Derain et Camoin, les Fauves, compagnon de voyage de Jean Launois et Etienne Bouchaud en Afrique du Nord, en avait fait son atelier lors de son séjour goulettois; toutes les toiles qu’il peignait montraient les bateaux, la plage et le Boukornine depuis la fenêtre; sa maison blanche et bleue était véritablement adossée au Boukornine si loin de l’autre côté du golfe, si près par le regard de l’artiste. «Les plafonds étaient peints à la chaux, les murs aussi, cernés de carreaux de faïence et le sol dallé de marbre». Son tableau le plus célèbre «La fenêtre à La Goulette» (Musée des beaux-arts de Bordeaux) montre un bouquet de fleurs des champs dans une poterie artisanale se découpant sur le bleu du golfe de Tunis; sous la fenêtre, un carrelage mural floral bleu et blanc, celui d’une des pièces de la maison.

Albert Marquet à La Goulette

C’est peu après son mariage à Alger qu’Albert Marquet vint en Tunisie, en février 1923; il dessine d’abord à Tunis, puis peint depuis la terrasse de l’hôtel Carthage; il poursuit son exploration de paysages dominant «une mer vivante» à Sidi Bou Saïd où il n’y a pas encore d’hôtels, mais qu’il considère comme un haut lieu de spiritualité lors de la fête de la Kharja à la mi-août. Sa femme raconte : «Tu peignais, tu dessinais, j’écrivais, je m’occupais de la maison». La lumière si particulière de la Tunisie le fascine; ses séjours sont fréquents, alternés avec des voyages en France pour vendre ses tableaux et suivre une cure; il expose régulièrement au Salon des artistes tunisiens, au Salon des trente ans d’art indépendant ou dans des galeries, telle la galerie Georges Petit. En même temps, il continue à faire connaître au monde entier les paysages du golfe de Tunis; et La Goulette va devenir cosmopolite, voyager de galerie en galerie, présente en images à New-York, à Tokyo, à Genève…
 

Car c’est en 1926 qu’il vient s’installer à La Goulette, dans la fameuse maison qui, bien plus tard,  devait se remplir un jour des centaines de fiches de police dont, lors de l’assaut donné par le peuple le 14 janvier 2011, le dallage des pièces et le jardin alentour se retrouvèrent jonchés. Un de ses amis qui lui rend visite parle des «charmes attrayants de cette Goulette si épatante». Le Boukornine allait devenir le motif de fond récurrent de dizaines et de dizaines de tableaux figurant les gros courriers passant au large, les voiles des pêcheurs de La Goulette sur le canal, le lac de Tunis, la tempête sur le golfe de Tunis depuis sa maison abritée des rafales du vent, mais pas des aléas de l’histoire qui étaient inscrits pour être sa destinée. Albert Marquet a contribué par sa peinture à la célébration de la douceur de vivre goulettoise; son œuvre picturale aurait sa place dans un musée de l’histoire de La Goulette.

Albert Marquet et Yahia Turki

Faut-il encore préciser que le grand peintre tunisois Yahia Turki, le père de la peinture tunisienne, le pionnier des pionniers, le porte-parole de la culture nationale contre la marginalisation et l’assimilation, le symbole de l’accès de la tunisianité à la création artistique et à l’autonomie culturelle, le président de l’Ecole de Tunis en 1956, celui dont Ali Louati écrit que «ses personnages et ses paysages parlent tunisien» ou que «la Tunisie, inondée par un éternel soleil» illumine ses toiles, né en 1902 et mort en 1970, a été l’élève d’Albert Marquet dans les années 30, au milieu des artistes de Montparnasse ? Ali Louati, dans son ouvrage de référence L’aventure de la peinture moderne en Tunisie, confirme que «ses marines s’inspirent parfois de Marquet».

Victime innocente de l’histoire et de la politique qui en ont fait le siège de la police ou de la Garde nationale jusqu’au 14 janvier 2011, puis un endroit honni du peuple, qu’il fallait brûler dans les jours de la révolution tunisienne, la maison qu’Albert Marquet habita dans les années 20 ne demandait qu’à continuer à être un lieu de création artistique. Ce n’est pas le peuple qu’il faut condamner pour avoir saccagé l’endroit, ce sont ceux qui ont fait d’une maison qui avait été un lieu de création artistique un endroit d’oppression et de répression. L’art et les artistes qui sont promesse d’avenir ne doivent pas subir les conséquences des soubresauts de l’histoire passée ou encore présente; l’art qui naît des révolutions politiques ou esthétiques, l’art qui accompagne les mouvements de l’histoire, l’art qui permet à l’homme de se libérer ne doit pas être la victime des révolutions, non plus que tout ce qui a un rapport à lui; la maison d’un peintre possède sa sacralité : «Ici vécut Albert Marquet, peintre de La Goulette entre 1923 et 1926, maître de Yahia Turki».

Lettre ouverte à M. A. Beschaouch

La Goulette aurait-elle oublié son passé artistique? Tunis sa grande sœur, dans une course à la modernité, oublierait-elle ceux qui ont gravité autour de sa fameuse Ecole ? Les peintres sont nombreux aujourd’hui, les expositions fréquentes, les galeries animées, mais il manque, à Tunis ou à La Goulette, un musée de la peinture des années 20 à 60. J’en appelle à monsieur le ministre de la Culture, Azedine Beschaouch, et aux nouvelles autorités municipales de La Goulette pour que cette maison blanche et bleue revive, oubliant le traumatisme de ses années policières. Min fadhlik, redonnez à la maison blanche et bleue adossée au Boukornine son parfum huilé de vie antérieure; faites de cette maison un musée de la peinture goulettoise ouvert à la création contemporaine. «C’est une maison blanche et bleue accrochée à ma mémoire», laisse échapper, en gémissant, Halk El-Wad.

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* Auteur de Il faut reconstruire Carthage (L’Harmattan, 2007).

Auteur : Patrick VOISIN*
Ajouté le : 25-07-2011

Source: La Presse de Tunisie

 

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