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Home Histoire de l'Art & de l'Artiste Les femmes peintres dans la Tunisie moderne

Les femmes peintres dans la Tunisie moderne

Safia-Farhat 6Pr.Rachida Triki

Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis.

Cette étude se propose d'examiner la production plastique notamment picturale des femmes tunisiennes 1 en posant les questions de leurs conditions de formation, de leur rapport à l'environnement socio-culturel, de la spécificité de leur démarche créatrice et de l'intérêt que leur porte la critique. Tout cela reviendra, dans les limites de ce travail, à évaluer le statut de la femme peintre ou plasticienne en Tunisie et à mesurer, à travers l'analyse esthétique de quelques productions significatives, son impact dans l'activité créatrice.

De g à dr : Fawzia Elhichri, Feriel Lakhdar, Safia Farhat, Fatma Charfi, Lisa Seror, Meriem Bouderbala, Rym Karoui.

Les données suivantes nous permettent déjà d'orienter la réflexion : d'une part, Il y a un faible pourcentage de femmes-peintre et plasticiennes inscrites à l'Union des plasticiens tunisiens et une quasi absence jusqu'aux années 80 d'artistes plasticiennes consacrées, c'est-à-dire ayant eu une reconnaissance publique ou officielle ou ayant fait l'objet d'étude critique ; d'autre part, il y a un nombre important et croissant depuis une dizaine d'années de femmes-peintre autodidactes ou formées dans des centres privés n'ayant pour la plupart jamais tenu d'exposition personnelle, de plus on constate que l'évolution, depuis 1994, de l'orientation des bachelières vers les études en arts plastiques situe aujourd'hui le pourcentage des étudiantes à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis à 1/3 de l'effectif.


Cette faiblesse de la présence picturale féminine sur la place publique jusqu'aux années 80 et l'intérêt croissant par la population féminine, aujourd'hui, pour la peinture et quelques arts plastiques (comme la gravure, le verre soufflé, la céramique et les installations) tiennent certainement à plusieurs facteurs socio-juridiques et culturels liés au problème général du statut et de l'émancipation de la femme en Tunisie. Cependant, pour un examen plus objectif de la question de la participation plastique des femmes dans l'espace culturel, il ne faut pas perdre de vue des raisons historiques liées à l'avènement tardif de la peinture de chevalet dans le pays. Nous étudierons donc le problème de la création des plasticiennes dans son rapport à la fois à l'histoire de la peinture en Tunisie, à l'évolution du statut de la femme, aux conditions de formation et d'accès aux espaces d'expositions et à l'intérêt esthétique de certaines productions remarquables.

I - Conditions socio-historiques

S'il est vrai que ce qu'on entend aujourd'hui par artisanat enfonce ses racines dans des pratiques ancestrales, les arts plastiques dont certains conservent un rapport dialectique avec l'artisanat sont un phénomène récent. La peinture qui reste le plus universel des beaux-arts n'a fait son apparition en Tunisie qu'au contact des peintres coloniaux et ne s'est institutionnalisée concrètement qu'en mai 1894 avec la fondation, par l'Institut de Carthage du premier Salon tunisien. Cette « exposition des Beaux-Arts » a marqué l'acte de naissance d'une manifestation annuelle qui s'est tenue presque régulièrement jusqu'au Salon Tunisien de 1984. Il a fallu plusieurs décennies (jusqu'aux années 50) pour que se fasse une appropriation de la pratique picturale et son investissement par des représentations propres à la tunisianité 2.


C'est donc aux côtés des arts traditionnels, un phénomène exogène dont la transmission puis lamaîtrise ont nécessité la participation active et pionnière de personnalités autonomes pouvant librement acquérir une formation au contact de peintres étrangers ou émigrés au sein de l'Institut de Carthage et dans d'autres lieux d'exposition de l'époque. Leur accès à la peinture s'est aussi fait par le biais du Centre d'Enseignements d'Arts, fondé en 1923 et devenu en 1930 l'Ecole des Beaux-Arts.

En effet, des pionniers de la peinture tunisienne comme Aly Ben Salem, Amara Dabbeche et Abdelaziz Gorgi ont fréquenté cette Ecole dès les années 30, lorsqu'elle se trouvait à Dribet Ben Ayed, dans le quartier de Tourbet al Bey. Là, ils bénéficiaient de cours d'histoire de l'Art, d'anatomie et d'une formation académique de peinture et de sculpture dispensée par d'éminents artistes enseignants comme Pierre Bayer et Armand Vergeaud. Ils pouvaient y fréquenter une bibliothèque fournie aussi bien en ouvrages d'art classique que d'art de l'époque. Cet espace fut aussi un espace d'expositions temporaires d'œuvres d'artistes consacrés et de travaux d'élèves ; ce qui ne pouvait qu'encourager les jeunes talents.

L'intérêt pris à la pratique picturale et à sa gestion locale s'est manifesté en 1949, sous l'initiative de Pierre Boucherle, par la constitution d'un groupe qui devait son unité à l'amitié et à la volonté de se démarquer de l'amateurisme et de l'orientalisme désuet qui continuait encore de s'exposer. Ce groupe qui prit le nom d'Ecole de Tunis comprenait des peintres actifs dont Yahya Turki, Ammar Farhat, Abdelaziz Gorgi et Jalal Ben Abdallah. En dehors de la participation timide de la doyenne des plasticiennes, Safia Farhat, c'est seulement ces dernières années (en 1996), que cette « Ecole » qui se manifeste par la régularité d'expositions collectives sous la direction de Abdelaziz Gorgi, a accueilli des artistes femmes comme Férial Lakhdar et Rim El Karoui.

Si la première moitié du siècle en Tunisie a été marquée par l'effort d'artistes talentueux qui ont produit des expressions picturales mettant en jeu une logique de formes et de couleurs plus appropriée à leur environnement, il n'en reste pas moins que la facilité d'accès à l'espace public et à la scolarisation a fait de la peinture pratiquement jusqu'aux années 80, un art exclusivement masculin.

Par la suite, tous les mouvements et regroupements qui ont eu lieu à partir des années 60 pour tenter de constituer des espaces de réflexion et d'écritures picturales qui rompent aussi bien avec un certain orientalisme qu'avec l'attachement à une forme d'imagerie patrimoniale propre aux peintres de la première génération, ont été le fait d'artistes « militants » formés le plus souvent aux écoles des beaux-arts et ayant investi l'espace public avec des expositions et des débats dans les galeries et les cafés de la place. Leurs interrogations et remises en question ont constitué un facteur déterminant dans la recherche d'expressions originales souvent abstractionnistes. Il va sans dire que la participation des femmes dans ce débat a été minime et ne peut être figurée que par la présence de Juliette Guermadi qui a fait partie en 1967 du « Groupe des cinq » pour défendre les tendances nouvelles de la peinture et par le travail de fondation pédagogique ainsi que l'activité créatrice de Safia Farhat, doyenne des plasticiennes tunisiennes.

En dehors d'un nombre restreint de femmes-peintre dont la pratique est restée, à l'époque, sous silence (exemple : Rafika Dhrif), seules quelques unes comme Safia Farhat, Chacha Guiga3, puis Meherzia Ghadhab et Fouzia al Hichri ont pu tenir des expositions. Depuis les années 80, c'est surtout la fréquentation de l'ITAAUT 4 qui a permis à un certains nombres d'étudiantes d'acquérir une formation qui les destinait pour la plupart à l'enseignement des artsplastiques alors que la pratique picturale connaissait un essor et que les lieux d'exposition devenaient des espaces de rencontre où la question de la peinture était objet de débat. Quelques unes de ces étudiantes ont pu continuer leurs études en France ou en Italie, telles que Ilhem Ellouze ou Asma M'naouar ; leur séjour à l'étranger leur a permis d'enrichir leur expérience artistique, d'exposer en groupe ou individuellement et de se consacrer à la peinture.

Il est certain que la démocratisation de l'enseignement et l'émancipation juridique et culturelle de la femme, très tôt après l'indépendance, ont constitué des éléments déterminants dans l'apparition des premières figures marquantes de plasticiennes ; cependant ces déterminations objectives restent insuffisantes sans un milieu favorable et une volonté de faire qui nécessite une sorte d'endurance. La lenteur avec laquelle se sont opérés l'accès à la pratique picturale puis la reconnaissance publique tardive d'artistes valorisées tient aussi à de nombreux facteurs diffus dont notamment les inhibitions devant la figuration ou l'expression imagée d'un monde personnel, voire intime ou encore l'absence d'encouragement et d'accueil à la production dans un domaine très tôt occupé par une population masculine.

Le mouvement de scolarisation a été le facteur le plus important à l'orientation des tunisiennes vers la formation artistique. La direction de l'Ecole des Beaux-Arts par une femme, l'artiste Safia Farhat et la réforme de l'enseignement des arts opérée en 1973 au sein de cette institution devenue ITAAUT, a encouragé et permis aux élèves – filles de poursuivre des études d'arts plastiques. A partir des années 80, leur nombre s'est sensiblement accru dans les ateliers de peinture. Quelques unes d'entre elles sont actuellement enseignantes dans la même institution et ont déjà tenu des expositions personnelles.

II - Espaces de formation et d'exposition

Pour mieux saisir toutes les conditions de possibilité et les obstacles à la création picturale des femmes tunisiennes, il nous a fallu, d'une part étudier les parcours d'artistes aujourd'hui reconnu, d'autre part relever à partir d'un questionnaire auprès d'un certain nombre de praticiennes souvent autodidactes des informations concernant les lieux d'apprentissage autres que l'Ecole des Beaux-Arts et les différents espaces d'exposition. Cela nous a permis de localiser les difficultés de parcours et d'accès à la consécration publique.

En dehors de l'Ecole des Beaux-Arts, plusieurs espaces privés, animés par des artistes, fonctionnent en atelier et sont fréquentés en majeure partie par des femmes qui s'initient à la peinture souvent par la voie académique du dessin et du traitement de couleurs. Il s'agit soit d'atelier ouvert dans les centres culturels comme celui très fréquenté de Dante Alighieri au Centre Culturel Italien de Tunis, soit celui du Centre Culturel d'El Menzah 6, soit encore au Centre d'Art Vivant de Rades créé en 1981 par la plasticienne Safia Farhat.

Il existe aussi des Centres privés donnant des enseignements diversifiés d'arts plastiques comme celui animé par Madame Latifa Chehimi à l'Ariana et celui de fadha al Founoun animé par Mohsen Khalaf à Sfax et que fréquentent des amatrices de tout âge. Des peintres comme Mahmoud Shili et M'hamed Mimita font aussi Ecole dans leurs ateliers. Ces expériences donnent lieu en général, une fois l'an, à une exposition de groupe qui valorise le travail et encourage les femmes à la peinture.
Les espaces d'exposition restent bien sûr les galeries d'Art privées ou celles qui appartiennent aux Mairies ou au Ministère de la Culture. Ces espaces sont en général, surtout lorsqu'il s'agit d'exposition personnelle, le signe de la consécration de l'artiste qui fait alors l'objet de l'intérêt de la critique et de la commission nationale d'achat.

L'exposition annuelle de l'Union des plasticiens tunisiens, d'abord à la Galerie Yahya , puis aujourd'hui dans différentes galeries de la place, reste souvent l'unique occasion pour plusieurs femmes-peintre de se manifester par l'exposition d'une ou de deux œuvres. Aujourd'hui les espaces d'exposition se diversifient et les fêtes commémorant la femme sont l'occasion de mise en valeur des créations féminines, notamment en peinture (CREDIF, El-Abdellia, etc. ).

III - Etude de trois cas représentatifs de trois générations

Le nombre limité de plasticiennes qui sont aujourd'hui reconnues par la critique, exposées et primées dans des manifestations officielles appartiennent, toutes générations confondues, à la catégorie des femmes qui ont reçu une formation académique et qui sont animées par la détermination à créer malgré tous les obstacles. Nous examinerons trois cas représentatifs des trois périodes des années 70, 80 et 90 qui tracent un parcours significatif des chemins de la reconnaissance de l'artiste femme.

1 - Safia Foudhaïli Farhat

Pionnière dans le domaine de la création plastique et dans l'intervention au niveau de l'espace public et institutionnel, Safia Foudhaïli Farhat est, plus qu'un cas de figure, un exemple pour les générations qui lui ont succédé. Née en 1924, l'artiste a suivi des études primaires et secondaires à une époque où peu de filles fréquentaient les écoles. Animée très tôt par un désir de dessiner et peindre, elle s'adonne aux portraits et paysages. Après son mariage, elle s'inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis, à la fin des années 40 sous la direction du peintre Pierre Berjole où elle obtint son diplôme au bout de quatre années d'études, puis devint enseignante de décoration dans l'atelier du peintre Jacques Arnaud. Elle est alors la seule femme membre de l'Ecole de Tunis auprès de A. Gorgi, J. Ben Abdallah, etc. A la fin des années soixante, elle fut nommée directrice de l'Ecole des Beaux-Arts où elle s'investit dans les réformes et la mise en place d'enseignement diversifié d'arts plastiques.

Elle-même pratique la peinture, le vitrail, la sculpture, la céramique et surtout la tapisserie d'art qu'elle parvient à innover en y introduisant des techniques et des motifs inédits. Elle crée, au côté de certaines peintures figuratives, des tapisseries d'art monumentales dont plusieurs ont été acquises par l'Etat ou les banques et figurent dans des édifices publics. Sa première exposition date de 1960 .
Elle n'a cessé d'encourager les jeunes talents à l'apprentissage des arts et surtout à la création ; son exemple a opéré comme un stimulus pour les jeunes plasticiennes et notamment pour celles qui fréquentent le Centre d'Art vivant de Rades qu'elle a fondé et qu'elle dirige encore aujourd'hui.

2 - Faouzia Hichri

Née en 1946 à Nabeul, l'artiste poursuit des études à l'ITAAUT 5 de 1972 à 1976, en spécialité gravure, puis séjourne à Paris à la cité des Arts de 1978 à 1980, moment où elleobtint sa maîtrise en esthétique de la gravure à l'Université de Paris I. De retour en Tunisie, elle enseigne l'art de la gravure à l'ITAAUT.
Très jeune, Faouzia Hichri voulait être artiste peintre et connaître l'histoire des arts. Elle concrétise ce désir à la fois par son parcours intellectuel et par la pratique de la gravure qui reste pour elle très voisine de la peinture, second volet de ses créations ( peinture qu'elle qualifie de gestuelle et d'expressionniste). Elle expose pour la première fois en 1978 à la Galerie Irtissem et ne cesse depuis d'exposer à un rythme quasi annuel aussi bien en Tunisie qu'à l'étranger.

Ses manifestations ne se limitent pas aux expositions en galeries privées ou publiques, aux biennales internationales de gravure ou aux différents festivals d'art plastique, elles s'étendent à la mise en place de nombreux ateliers ouverts aux enfants et aux adultes notamment lors des rencontres culturelles internationales comme celle d'Assilah au Maroc (1990), celle de Tonnay-Boutonne en France (1993) ou celle de Oman (1994). C'est dans ce même esprit de faire connaître et aimer la gravure qu'elle fonde en 1991, au Festival de Mahras, l'atelier pour artistes et enfants, qui devient annuellement un centre d'attraction et de rencontre.

Faouzia Hichri a aussi planifié et mis en scène des rencontres entre plasticiennes, musiciennes et poétesses comme pour la fête de la femme du 13 août en 1998. Ces expériences lui ont permis de varier ses matériaux et ses expressions. Animée par un esprit de recherche communicatif, elle ne cesse de renouveler les techniques et de pousser la gravure jusqu'aux impressions de transparence et de rythme.

Elle exécute elle-même ses bois et confie, au sujet du procès de création :  « Chaque étape du processus est un instant de réalisation : l'ébauche comme l'affrontement du bois ou le tirage qui ménage des rencontres et procure à son tour des sensations plastiques. ». C'est pourquoi elle conçoit chaque épreuve comme une œuvre originale qui est la trace de l'acte créateur où se mettent en forme à la fois un imaginaire et un vécu tout personnel. Si elle rend hommage à ceux qui l'ont encouragée comme Mohammed Ben Meftah et Ibrahim Dhahak ou à ceux à qui elle porte une admiration comme A Dürer et Munch, elle n'en garde pas moins une indépendance créatrice. La pratique de la Xylographie est, pour elle, l'occasion d'un jeu qui met en relation des techniques maîtrisées, une gestualité et des hasards miraculeux. Cette aventure donne lieu à des épreuves originales souvent rehaussées d'encre et d'acrylique et animées de silhouettes chorégraphiques, rythmant l'espace dans leur différence et répétition.

Le thème privilégié, voire matriciel de l'artiste, reste la femme tunisienne à travers les costumes féminins traditionnels, la représentation du couple et le motif du moucharabieh. Les nombreux prix et honneurs qui ont été rendus à Faouzia Hichri par des Jury et organismes culturels tunisiens et étrangers constituent la reconnaissance d'un effort qui est loin de s'épuiser dans l'aventure de l'art. L'exemple de Faouzia Hichri est incontestablement un cas de figure exemplaire de l'artiste frondeuse dont l'énergie inépuisable milite pour installer l'art de la gravure dans notre vision esthétique et pour former le goût à la pratique plastique. L'artiste encadre aujourd'hui le travail de plusieurs jeunes graveuses et ne cesse de participer à des manifestations socioculturelles.

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