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Home Critik'Art & reflexions Art en Tunisie. Vers une visibilité en devenir - Mohamed Ben Soltane

Art en Tunisie. Vers une visibilité en devenir - Mohamed Ben Soltane

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Mohamed Ben Soltane (Septembre 2010)

Il s’agit d’un article écrit sur proposition de Mario Pissarra, rédacteur en chef de la revue électronique de l’association ASAI : Africa South Art Initiative : http://www.asai.co.za/

Dans cet article, l’auteur présente un état des lieux de la scène artistique tunisienne à travers son dynamisme récent. La problématique posée est l’absence de la Tunisie (au niveau de l’art contemporain) de la scène régionale et internationale malgré ce dynamisme. Toutefois, cette absence pourrait présager d’une ouverture  maîtrisée à l’international qui serait le signe d’une postcolonialité assumée.
Mohamed Ben Soltane est artiste et doctorant en théorie de l’art à l’Institut Supérieur des Beaux-arts de Tunis. Il est membre de l’Unité de Recherche : Pratiques artistiques modernes en Tunisie. Il réalise une thèse de doctorat portant le titre de : « Artistes d’Afrique en Occident : Raisons et Enjeux d’une reconnaissance ».

Article :

Un des paradoxes de la Tunisie est qu’elle figure parmi les pays africains les plus prospèrent économiquement, les plus équilibrés socialement et les moins visibles culturellement. Cette invisibilité atteint des dimensions inquiétantes lorsque nous parlons d’art contemporain.
Si des artistes d’Afrique du Nord sont devenus incontournables sur la scène africaine et internationale à l’image des Algériens Adel Abdessemed ou Zineb Sédira, des Marocains Mounir Fatmi ou Yto Barrada, des Egyptiens Moataz Nasr ou Ghada Amer, pour la Tunisie, il est difficile de placer deux artistes qui auraient atteint un même degré de notoriété. Même si l’Afrique du Nord n’est pas très bien représentée dans les évènements catalogués comme « art contemporain africain », la Tunisie enregistre une absence notable par rapport à ces voisins. Il est intéressant donc de se poser la question du pourquoi de cette absence. Nous pouvons proposer quelques hypothèses de recherche. Toutefois, le propos de ce papier serait plutôt de rendre compte de changements récents dans la scène artistique tunisienne, des changements qui présagent d’un saut qualitatif et quantitatif dans la représentation des artistes tunisiens à l’échelle régionale et continentale.
Une des hypothèses de la non-visibilité des artistes contemporains tunisiens sur la scène internationale de l’art serait, comme l’a récemment affirmé l’artiste tunisienne Feryel Lakhdar, que les artistes tunisiens se satisfont du petit marché de l’art local qui les fait vivre et ne les encouragent pas à affronter un monde de l’art contemporain international difficile à percer et dont-ils ignorent les codes et les usages.

La production artistique tunisienne est orientée vers le marché local et en l’absence de fondations d’art, de collections et de musées d’art contemporain privés ou publics, cette production sert à « décorer »  plutôt qu’à jouer le rôle qui lui est dévolu. Ceci la met en décalage avec les paramètres de l’art contemporain international. Une autre hypothèse concerne la mobilité des artistes tunisiens. En effet, intégrer le circuit international de l’art contemporain implique une mobilité que les artistes tunisiens n’ont probablement pas comparée à leurs homologues africains ou arabes.

Un dynamisme récent de l’art contemporain tunisien :
Revenons à présent à notre propos afin de donner quelques preuves du dynamisme récent de la scène artistique tunisienne et du probable changement dans la visibilité à l’échelle internationale des artistes tunisiens.

La galerie d’art « Millefeuilles », a réalisé une saison d’une qualité certaine, surtout en s’orientant vers le dessin et la gravure. Cette galerie a déjà pratiquement clos sa programmation jusqu’à l’année 2013, c’est dire le nombre d’artistes qui veulent exposer dans cet espace.
Même chose pour la jeune galerie « Artyshow ». Les autres galeries d’art ont tracé leur programme d’exposition de 2011 bien avant le début de la saison ce qui n’était pas le cas il y a deux ou trois saisons (à part quelques galeries reconnues qui ne dépassent pas le nombre de cinq). Cela dénote d’un sérieux et d’un professionnalisme de la part des artistes et des galeristes ainsi qu’une bonne situation du marché de l’art local.

Parmi les galeries d’art les plus réputées, deux ont frappé un grand coup cette saison 2010. Tout d’abord la « Galerie El Marsa » (www.galerielmarsa.com) avec une extension de son espace d’exposition qui fait d’elle la galerie privée la plus spacieuse du pays. Cette galerie s’est bien connectée aux réseaux des Emirats-Arabes-Unis où elle vend au prix fort les œuvres de certains artistes tunisiens et profite du boom du marché de l’art.
L’exposition de Khaled Ben Slimane à la « Galerie El Marsa » a été un des évènements les plus importants de la saison. Il s’agit du céramiste tunisien le plus connu. Il a été élu meilleur céramiste au monde par une institution muséale allemande en 2004. Les œuvres de cet artiste ont atteint 40.000 Dollars, un record pour un artiste tunisien vivant (pour des formats de 2m/2m).

La galerie « Le Violon Bleu » (www.leviolonbleu.com), située dans la banlieue nord de Tunis et disposant d’une filiale à Londres, a fait beaucoup de bruit cette année en proposant une exposition d’art contemporain arabe avec des noms aussi prestigieux que Moataz Nasr, Adel Abidin ou Dena Al-Adeeb. L’espace de la galerie s’est transformé pour accueillir les vidéos et les installations de ces artistes. L’audace de cette exposition dans un paysage artistique tunisien plutôt classique a fait réfléchir beaucoup de galeristes qui se sentent désormais obligés de suivre avec des ouvertures régionales ou continentales même s’il n’y a pas encore de marché pour ce genre d’œuvres.

Pour finir avec les galeries, soulignons le travail de la Kanvas Art Gallery (www.kanvas-artgallery.com) qui s’est spécialisée dans l’exposition des jeunes artistes. Cette jeune galerie a été sélectionnée pour participer à la foire d’art contemporain de Strasbourg (2009), elle a été la seule galerie représentant le continent africain et les pays arabes. Sur un autre plan, soulignons l’intérêt que commence à susciter l’art au sein de la société tunisienne. Cet intérêt est palpable depuis quelques années. L’art visuel jouit de moins d’intérêt que le théâtre ou la musique mais il gagne du terrain. En effet, les banques (l’ArabTunisian Bank « ATB » et la Banque Internationale Arabe de Tunisie « BIAT », organisent des expositions et des concours d’arts numériques), les restaurants (Le Golfe, Le Gavroche, Villa Didon, Le Cap) présentent depuis peu de temps des expositions dans leurs espaces. Ceci montre que l’art n’est plus confiné dans un petit milieu mais qu’il s’ouvre sur la société.

Enfin, signalons deux évènements majeurs. Le programme « Dream City », un projet pluridisciplinaire alliant art contemporain, musique, théâtre, poésie, qui cherchera à redonner vie à la vieille ville de Tunis à travers des installations in-situ. La deuxième édition de cet évènement aura lieu du 13 au 16 octobre 2010. Il s’agit d’une trentaine de propositions artistiques qui se feront dans des endroits choisis par les artistes dans la vieille Médina de Tunis (cafés, Bains-maures, restaurants, ruelles, maisons, etc.)
L’autre initiative à retenir est le mécénat d’entreprise organisé par un groupe industriel privé qui créa un espace d’exposition nommé « La Boîte : un lieu d’art contemporain ». Cet espace sélectionne deux artistes par an qui vont réaliser une proposition artistique que « La Boîte » produira et exposera dans sa galerie.

Une visibilité programmée :
Ce paysage que nous venons de dessiner semble idyllique. Il ne doit pas cacher les problèmes, et ils existent. En Tunisie, nous avons l’habitude de dire que tout va mal, que rien ne bouge, etc. Mais, si nous prenons un peu de distance pour regarder de plus loin notre scène artistique, alors nous pourrons voir que le tableau n’est pas si noir et peut-être même que la situation de notre art est stimulante voir prometteuse. Nous ne disons pas cela pour nous jeter des fleurs. Essayons donc de voir pourquoi est-elle prometteuse ?
Une bonne partie des opérateurs culturels tunisiens se peignent du manque de moyens.

Il n’y a pas d’argent qui vient de l’Etat pour encourager l’art contemporain, il n’y a presque pas d’argent qui vient de l’étranger non plus. Cette situation vue comme négative peut aussi avoir des avantages. En effet, elle garantie une certaine indépendance et une certaine liberté. La scène artistique se construit petit-à-petit, avec peu de moyens mais avec des choix assumés. La création reste donc connectée avec le public et avec le marché, en effet l’art ne peut pas être une entreprise totalement exportatrice !
Ce qui nous laisse penser que les prochaines années seront avantageuses pour la visibilité internationale des artistes tunisiens c’est qu’il y a une génération qui est en train d’atteindre sa maturité. Cette génération ne vient pas toute seule mais a derrière elle une centaine d’année d’histoire de l’art et trois ou quatre générations d’artistes tunisiens talentueux.

Il y a une histoire de l’art riche en Tunisie. Elle n’attend que ceux qui voudront bien l’écrire. La visibilité régionale et continentale a déjà commencé. Son point d’orgue est le deuxième prix (Ex-Aequo) remporté à la dernière biennale de Dakar de 2010 par la jeune photographe tunisienne Mouna Jemal Siala.
D’un autre côté, un nombre significatif de photographes tunisiens participent depuis des années à la Biennale de la Photographie de Bamako. Cette biennale prestigieuse a à sa tête depuis la dernière édition une commissaire d’exposition tunisienne : Michket Krifa.

Un autre point important concerne les écoles d’art en Tunisie. Elles se sont multipliées et malgré la baisse du niveau général de l’enseignement, la formation reste valable. Il y a une vingtaine d’écoles d’art et de design entre secteur public et privé.

Pour résumer disons donc que la situation de l’art en Tunisie est à un carrefour. La scène artistique tunisienne a une base solide, elle garde un lien avec sa société et cela présage d’une ouverture assumée et réfléchie vers l’international. Cette ouverture qui se fait attendre, pourrait venir avec une garantie d’une autonomie et d’une pérennité dans un circuit internationale de l’art contemporain qui a du mal à guérir de son hégémonisme.

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