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Entretien avec Lamine Sassi

LamineSassi

Lamine Sassi: Avec Bouabena et Faouzi chtiwi, C'est une histoire de vie… 
M. Lamine Sassi
Lamine Sassi est un plasticien tunisien, qui grâce à son pinceau de grand maître, a mérité, par excellence, le prix national des arts plastiques. Nous avons profité de cette occasion, pour l’interviewer sur ses soucis artistiques.

Aujourd’hui, avec l’art contemporain, la dénomination “Arts Plastiques” a supplanté l’expression “Beaux-Arts”.La matière est au détriment de la valeur intrinsèque de l’œuvre d’art qui est la beauté, comme si la notion de beauté est en crise!
il faut préciser qu’il y a trois choses que je ne comprends pas, le contemporain, le moderne, l’actuel, je ne peux pas différencier entre eux, quel est l’art contemporain? Les gravures de Durrel c’est du contemporain, Picasso c’est du contemporain, Antar Ibn Chadad c’est du contemporain… l’amour ne change pas de jeunesse et de forme, mais de look… Avant on voyageait à dos d’âne, ou sur les ailes d’un oiseau, maintenant en T.G.V, ou en avion, alors c’est le temps qui presse, il faut trouver quelque chose qui presse aussi.

- Alors c’est mieux d’appeler Ecole des Arts Plastiques au lieu de Beaux-Arts?
- Moi j’aime l’Académie Beaux-Arts, là où on apprend le métier, puis chacun cherche sa manière de faire, mais il faut apprendre le métier!! Moi je ne suis pas avec les diplômes, quand tu as le cœur gros, quand tu as le savoir, le reste vient, et comment le dire, il faut le métier!
C’est pour cela que je pense plutôt Académie Beaux-Arts, à mon sens, parce que malheureusement, quand nos étudiants quittent l’école des Beaux-Arts, ils n’ont pour bagages que la nullité, et je m’excuse pour cela, ce sont les choix du programme.
Déjà quand tu vois les enseignants, eux aussi ont des lacunes, je ne parle pas que d’enseignants des Beaux-Arts, même ceux des autres filières.
Il faut une bonne assise! Il faut la performance! Pourquoi alors au foot, on fait appel aux meilleurs joueurs et non pas les meilleurs peintres pour les Beaux-Arts?

- Parce qu’il y a un grand public pour le foot?!  
- Mais le peintre n’a pas besoin d’un public.   

- Qui, d’après vous, assume la responsabilité?
- Moi je ne suis pas juge, je suis fonctionnaire de la picturalité et non pas juge!  
Je parle de la responsabilité de l’art, si le public du foot supporte le joueur, et le peintre n’a pas besoin d’un public, il s’en fout; alors qui prendra en charge la peinture?
Le peintre est un solitaire, le peintre est un voyageur qui se nourrit de l’imaginaire, il a besoin d’un peu d’ombre sous un palmier, un olivier ou un chêne, un quelconque arbre du monde, pour se reposer; il a besoin d’une gorgée d’eau pour aller vers l’horizon, plus il avance vers l’horizon, plus l’horizon recule devant lui, c’est ça l’artiste finalement, il va à l’horizon pour atteindre la terre, pour toucher le sol; sinon si tu n’as rien, tu attends Dieu qui te ramènera au sol dans un sens religieux, oui il faut chercher l’horizon, l’horizon c’est l’Espoir, l’espoir de quoi, je ne sais pas…, tu sais que l’habitude efface le laid, ce n’est pas le visage du vis-à-vis que tu regardes, après, à long terme, quand tu découvres l’homme, tu oublies son visage, il te reste son âme, c’est pour cela qu’il n’y a pas de joli et il n’y a pas de moche. Est-ce que Piaf est belle?
Et pourtant les grands se sont querellés pour se l’arracher, j’aime celui qui arrache le beau, parfois un féru de peinture arrache un tableau à tout prix, un autre qui fait du mimétisme veut t’enlever 100 dinars, qu’il aille au diable! Mais parfois, tu fais avec, parce que derrière toi il y a Yasmine, ses besoins, mes besoins, c’est pour cela l’artiste ne doit pas avoir une responsabilité conjugale, car il sera obligé de se confronter souvent à la bassesse des autres.
Je reviens à ta question, il n’y a pas de responsable en fait! (rire)

- Et ceux qui prétendent l’être?
- Non ils ne sont pas responsables, ils sont décideurs, ils font semblant de l’être!!! La sincérité ne se pré-fabrique pas, ces autres n’ont pas la sincérité, et ce qui est préfabriqué se trahit, les gens vrais ont un cœur d’oiseau, un cœur qui bat très fort, un cœur qui n’est pas aérien, mais caché dans les tripes de l’âme, dans les tripes de l’homme créateur, ces gens-là comme Baudelaire, Brel, Aboul Kacem Echebbi  

- Et Bouabena?
- C’est une histoire de vie, plus qu’une amitié, 30 ans ensemble. Je préfère ce mot à la place d’amitié.
Ce que j’apprécie en cet homme, c’est qu’il se renouvelle de jour en jour.
Tous les jours il se renouvelle, l’autre n’a pas le droit de juger Bouabena, parce que C’EST BOUABENA !!! On a voyagé ensemble avec Faouzi Chtiwi aussi. Finalement c’est une histoire d’hommes, ce n’est pas une question d’appartenance à une même école picturale, c’est une histoire d’homme, de l’amour, de la belle brise d’été… Que Dieu les bénisse tous les deux! Une fois, on m’a dit, ils sont partis toi tu restes encore? J’ai répondu oui je vivrai pour vous, pour vous  avoir…   

- Ce trio, Bouabena, Chtiwi et Sassi, pourriez-vous le situer en tant que phénomène?

C’est la pudeur de l’amour caché, l’amour est pudique, tu ne fais pas de déclaration, mais tu aimes profondément, c’est pour cela, quand tu te réveilles le matin, tu vas chercher l’autre… l’amour est pudique finalement!

- Tout à fait… est-ce que ce trio n’est pas institutionnalisé, contrairement à l’école de Tunis ou au groupe de six ?

- Non ceux-ci réfléchissent! Nous, on ne réfléchit pas, on vit! C’est ça la différence, même si on ne dit aucun mot, on ne raconte aucune histoire, de temps en temps, une folie se dégage de l’un de nous, si grandiose, elle sort comme ça, sans y réfléchir, en vérité, il y a aussi de la jalousie, tu te dis pourquoi l’autre se comporte de cette façon-là, alors que c’est moi qui devait le faire; non ce n’est pas une question de costaud, mais une histoire de folie. Je reste beaucoup avec Faouzi car Bouabena, quand le sommeil le gagne, il rentre, alors je reste avec Faouzi, on met de la belle musique et chacun prend sa toile et se met à travailler tout seul, on discute et souvent on se querelle, parce que chacun veut parfaire l’autre, et quand la toile s’achève, chacun comprend pourquoi l’autre a opté pour telle approche, tu vois, on se querelle pour l’idée et jamais pour l’argent, ou pouvoir… querelle d’amour, parce qu’on mangeait dans le même plat… tu sais que je ne possède pas un tableau de Bouabena, ni de Faouzi, à part quelques croquis de Faouzi, avec un stylo Bic, sur une carte de restaurent maculé de “harissa” et qu’on cosignait ensemble, car enfin de veillée, on croyait qu’on est grands alors que ces trucs sont rien en vérité, (rire), mais quand on les voit il y a une larme… Ils sont partis et m’ont laissé seul. 

- Professionnellement, il paraît que vous n’êtes pas nostalgique par rapport à votre relation avec la peinture en Tunisie?

- Le sentiment de l’enfant se forme et grandit avec ce qu’il apprend de l’école, du lycée, des Beaux-Arts, de Paris, et puis les sentiments, la haine, l’amour, la beauté, la ruse, la misère…, tout cela fait de toi homme, artiste, alors tu commences à chercher ton esthétique, ta beauté pour ne pas ressembler aux autres. J’ai toujours cru qu’il faut être soi-même, il ne faut ressembler à personne surtout dans l’art, bien ou mauvais, c’est l’histoire qui va le dire, l’essentiel c’est d’être différent.  L’art ce n’est pas facile mais ce n’est pas difficile non plus, cela paraît contradictoire!

Est-ce que vous vous situez dans la peinture tunisienne ou universelle?
- Je suis le fils de la lune, le fils des fleurs, donc le fils du cosmos. Moi, je n’ai pas une appartenance géographique. J’essaie d’avoir une place dans ce monde-là, c’est tout! Je suis la continuité de ma génétique et non la continuité de quiconque!  Il y a plusieurs disciples, des jeunes qui se réclament de Lamine Sassi.
Oui, il paraît que je suis une école.

- Pourquoi refusez-vous d’adhérer à l’Union des plasticiens tunisiens?
- Je refuse le principe de l’union.
Ce n’est pas parce que tu as des responsabilités dans les Beaux-Arts que tu vas faire appel à 300 étudiants pour t’élire et devenir le secrétaire général. Moi j’appelle le PDG. On mélange le bon avec le mauvais, le grand avec le petit… Où est Rafik El Kamel, un grand peintre? Où est El Mgadmini qui est aussi un grand peintre? Aucun d’eux n’a une carte, aucun d’eux n’a été invité d’honneur pour être membre avec eux!    

- Dites-moi, est ce qu’il y a des jeunes qui vous plaisent, des expériences prometteuses ?  
- Je ne suis pas exigeant, mais je suis habitué par une déception de ce qui se passe actuellement. Nos jeunes sont pressés, les meilleurs vont vers l’argent, l’argent peut attendre, mais eux ne peuvent pas attendre, alors il n’y a pas d’art!

- Et ce phénomène de Design qui couvre l’académie des arts ?
- Qui ne veut pas être à la mode? Mais la mode c’est le passé, c’est du passé qu’on cueille les belles choses pour les développer, pour que ça qu’ont devient moderne et actuel et contemporain, ce n’est pas une faute de revenir au patrimoine, mais la faute, c’est d’aller au patrimoine pour le défigurer, c’est ce que je n’aime pas! 

- Si on vous donne les Beaux-Arts, que ferez-vous?
- Si on me donne un atelier peut-être que je ferai quelque chose. Mais me donner l’école de Beaux-Arts pour en faire quoi? Moi je n’ai plus le temps que pour ma peinture, ma famille et mes amis... L’école des Beaux-Arts! Il y a des spécialistes qui gèrent ça et ils sont en train de le faire;
c’est pour cela qu’il n’y a plus d’oiseaux dans l’école des Beaux-Arts, ils ont changé de camp, ça ne chante plus, ça ne danse plus…  
Parlez-nous des peintres qui vous ont le plus marqué.
Rafik Elkemel, c’est mon maître! Moi j’ai fait les Beaux-Arts. J’ai eu plusieurs grands professeurs, Hédi Turki, Ridha Ben Abdallah, Bouden, Rafik El Kemel, Mahmoud Sehili, Khélifa Chaltout… Rafik El Kemel, qui venait de débarquer de Paris, avec ses nouvelles idées. Il nous a inculqué ses préoccupations plastiques, ses recherches, son savoir-faire… C’est avec recul que j’ai aperçu cela. Quand j’étais étudiant, je ne l’ai pas réalisé! J’ai appris de lui comment chercher l’idée alors que tu es en manques ou stérile. Il faut mettre la main dans la pâte, il faut provoquer une question n’importe laquelle, mais l’essentiel, c’est de la soigner, de faire d’une idée poubelle, une fleur ravissante, parce que dans l’art tout est prétexte, quel que soit le sujet, l’essentiel, c’est comment traiter ce sujet artistiquement et poétiquement.  

- Qui d’autres?
- Je dois parler d’un maître, Ammar Farhat, c’est un maître, qui ne peint pas, mais il vit son acte pictural, c’est quelqu’un qui suit ses moutons en tant que berger avec son pinceau et non pas avec un bâton!  Avant quand on était jeune, on allait au café de Paris pour voir les pyramides rencontrés ensemble, on voyait Ammar Farhat assis avec Zoubeïr Turki… Tu sais, on m’a raconté que Ammar Farhat, fils de Béja, lorsqu’il traverse l’oued avec son frère, il porte l’âne ou le mulet sur ses épaules…  Abderrazak Essahli est aussi un grand peintre, il était à l’affût de la nouveauté, de la présence de l’instant, il était comme tu l’as dit tout à l’heure dans le fantasmagorique, quand les autres suivent quelque chose, lui il dévie, il s’est voulu moderne, actuel, contemporain… 

- Et Néjib Belkhodja, comment vous le voyez ?
- Néjib Belkhodja est un révolté, picturalement parlant! Néjib Belkhodja est le fils du Cheikh El Islam de la Zeïtouna, un tunisois, d’origine turc, de Bab Jédid… Il franchit le patrimoine de son père, de ses origines, qui est le patrimoine arabo-musulman, avec ses courbes et ses minarets. Néjib n’a pas aimé la situation picturale de l’époque, c’est-à-dire, le folklore de l’Ecole de Tunis, comme si le Tunisien est un “Machmoum” ou une “Chicha”. Néjib est allé vers l’essentiel, il n’a pas tiré de cette vieille forme qui est l’Ecole de Tunis, il s’est révolté!

- Les femmes peintres ?
- J’aime bien Raja Aïssa, elle est très vaste dans son appréciation de l’espace, ponctuelle dans l’espace-temps. Ses formats sont monumentaux.
C’est une fille qui n’a jamais eu froid aux yeux devant l’énormité de la surface qu’elle peint. Et puis Asma Mnawar, qui est aussi grandiose, elle rivalise avec les grands en peinture, quand elle crée un tableau, elle s’y fend pendant un mois techniquement, parce qu’elle travaille avec les empâtements, elle travaille avec le couteau et les pinceaux et elle attend ses empâtements sécher pour qu’elle vienne après 15 jours peut être pour le gratter ou le cerner, car le tableau ce n’est pas seulement une touche avec un couteau ou autre, il faut graver un sentiment qui te rappelle la toile, qui te rappelle la force du peintre qui est soi même, voilà Asma Mnawar.

Faiza Messaoudi Jamli    
26-03-2010
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