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L’entretien du lundi : Ahmed Zaïbi: Le peintre du désordre


janv2012/le-peintre-du-desordreAhmed Zaïbi est un artiste tunisien natif de Jendouba, et installé depuis 33 ans en Suisse.

Il est connu pour ses gravures, pour les aiguilles froides qui peuvent atteindre  des tailles immenses.  Actuellement, il  travaille à l’huile, sur des tableaux de trois mètres sur trois. «Ses méthodes de peinture expressive transforment les traces en symboles, les taches en têtes, les lignes courbées en arcs en ciel, les cercles en yeux et les (rares) couleurs en espaces », dit-on et lit-on, à propos de son approche. Ses gestes sont spontanés, animés par une graine de folie et par une passion illimitée.

 
Ahmed Zaïbi qui expose, actuellement, au Palais Kheïreddine, est l’invité de ce lundi. Entretien.

Comment avez-vous vécu la révolution, loin de votre pays et de vos proches ?

janv2012/Ahmed-Zaibi Ce n’était pas facile. Après le 14 janvier, je suis revenu en Tunisie et je suis allé à Sidi Bouzid avec mon ami Mohamed Zran pour le tournage de son film Dégage. Dans cette ville encore « enflammée », j’ai pu peindre quelques œuvres à la mémoire des martyrs. Je voulais leur dire que la dignité est plus forte que le jasmin... J’ai été ensuite contraint de quitter de nouveau ma terre natale pour des exigences de santé. Quand je me suis rétabli, je me suis enfermé dans mon atelier face à mes toiles blanches. J’ai senti une grande délivrance. Libéré et surtout heureux,  je dansais avec mes pinceaux et je nageais dans mes couleurs et mes formes, comme un poisson dans l’eau... J’étais tantôt doux puis agressif , tantôt frustré  puis serein... je dessinais Mohamed Bouazizi comme je l’imaginais, avec sa charrette noyée dans ses propres cendres... Après 30 ans de carrière, j’ai l’impression que c’est aujourd’hui que je commence à peindre... J’ai réalisé, en huit mois à peine, 200 tableaux. D’ailleurs, le palais Kheïreddine, malgré ses deux étages et son grand espace, n’a pas pu accueillir toutes les œuvres que j’ai amenées de mon atelier suisse.

Vous avez une passion pour les grandes dimensions.  

 

Est-ce une manière de défier l’espace ?

Je me suis toujours exprimé de différentes manières. Je peins des miniatures, des dessins, des gravures... Je fais des installations... Je ne cède pas aux limites de l’espace. Je défie les contraintes, même celles de mon imagination. Quand je pose le pinceau sur la toile, je ne sais jamais où il va me mener. C’est à l’image de cette révolution qui se compose et se forme avec une force non maîtrisée. Les vraies difficultés ne commencent que quand les couleurs émergent  de la toile... Il m’est arrivé de « défigurer » un travail qui me dérangeait, de l’étouffer sous des touches agressives... Je dégage ce que je suis et ce que je ressens à  l’instant même de l’acte de peindre. 

Vous avez été souvent qualifié de « peintre sauvage».  

 

L’êtes-vous encore ?

Je peux dire que je suis resté sauvage jusqu’à l’âge de 35 ans. Mais après, je me suis un peu assagi (rires). Désormais, je préfèrerais l’expression « peintre du désordre »,  parce que je vis dedans et je travaille sur ce thème, depuis une dizaine d’années. Parfois, je mets  une touche d’ordre dans mes toiles pour mieux comprendre mon désordre...

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Ne croyez-vous pas que le monde vit, aujourd’hui, « le  grand désordre » ?

Non, pas encore. En 1991, lors de la guerre du Golfe, j’ai réalisé des dessins et des  installations où j’ai exprimé ma propre vision sur le nouveau désordre du monde.  Vingt ans plus tard, je crois qu’on va vers le pire. Ces révolutions ne sont rien par rapport à ce qui nous verrons dans l’avenir. Ce sont l’Asie et l’Amérique qui nous feront vivre le grand désordre dans le monde.

 

 

Vous êtes alors pessimiste pour la Tunisie ?

Je ne peux pas être pessimiste. Au contraire, j’ai confiance en ce peuple qui a su dire « Dégage » à un puissant dictateur,  ainsi qu’en cette Tunisie qui a donné naissance à Aboul Kacem Chebbi...

 

Vous avez apparemment une histoire particulière avec ce poète ?

Absolument. Ce sont ses vers qui me donnent la force de peindre. Ils adoucissent ma peine, ravivent ma passion et accentuent ma folie. Sa poésie est toujours présente sur mes toiles et mes dessins. Ses mots  se transforment en lignes, en visages, en formes, en compositions... A ce poète, j’ai consacré des gravures par les aiguilles froides de grande dimension. Quand je les ai achevées, j’avais les doigts en sang, tellement enflés que je ne pouvais plus les bouger.

 

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Elles sont où ces gravures?        

Je ne sais plus. Je les ai exposées, il y a quelque temps, à Tunis. Depuis, je ne sais plus où elles sont. Je les ai tout simplement perdues.

 

Comment pouvez-vous perdre des œuvres aussi précieuses ?

Ce n’est pas grave (rires). J’ai perdu aussi mes deux reins, et si je vis, c’est grâce à un organe de ma sœur. Je porte la femme en moi.
 

 

La femme est donc très importante dans votre vie?

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  C’est la femme qui m’a soutenu. Elle a toujours été ma compagne de route et ma source d’inspiration. Je suis un éternel amoureux. ... Ma mère m’a appris le sens de l’amour et de la liberté... Elle était une révolutionnaire née qui refusait l’oppression et l’injustice. C’est l’amour qui m’a fait atterrir en Suisse et c’est aussi l’amour qui m’a poussé à peindre....

 

 

C’est aussi par amour que vous êtes en Tunisie ?

Oui, absolument. Mais j’avoue que je suis triste de voir ce peuple si partagé au moment où la Tunisie a besoin d’unité... On a besoin d’institutions qui protègent la liberté d’expression, chèrement arrachée. Avant, on avait peur d’un tyran, mais aujourd’hui on a peur de la différence ! Et comme le dit Alain Platon «pleure, ô mon pays, nous avons hérité la peur de nos parents et c’est ce que nos enfants vont hériter ».
 

Ajouté le : 23-01-2012

Source: La Presse de Tunisie

 


 

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