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L’entretien du lundi : Rachida Triki (universitaire, philosophe et critique d’art) : «La liberté de l’artiste doit être entière»

fev2012/Rachida-TrikiPhilosophe, critique d’art, professeur à l’université de Tunis et membre de l’Association tunisienne d’esthétique et de poïétique, Rachida Triki contribue par ses recherches à mieux faire connaître l’essence de l’art et de la création. L’image, thème de prédilection dans son travail, figure dans le titre de plus d’un de ses ouvrages (L’image, Foucault, Deleuze, Lyotard , L’Image. Ce que l’on voit, ce que l’on crée). En ce moment, elle se penche sur l’art contemporain au Maghreb. Elle a beaucoup à écrire et beaucoup à dire à propos de l’art, de la liberté et de la révolution artistique. Ainsi a parlé Rachida Triki...

 

En quoi la phrase de Nietzsche «l’art nous est donné pour ne pas mourir de la vérité» (Ainsi parlait Zarathoustra) est-elle votre citation préférée?

Il s’agit là de la vérité avec un grand V. Il est, certes, préférable de parler de vérités, mais surtout de penser que la vérité est aussi création. L’art est producteur de vérité. De sa propre vérité.

 


La poïétique est un thème redondant dans vos recherches, pourquoi ce choix?

La poïétique est dérivée du verbe grec «poiein» (faire), concept emprunté à Aristote qui a parlé de l’art du faire et du processus créateur et artisanal. Elle a été retravaillée par Valéry, concernant la poésie, ensuite par les plasticiens, comme René Passeron, pour s’élargir à tout processus créateur. C’est une discipline  intéressante parce qu’elle apporte beaucoup à l’esthétique, c’est à dire à la simple réceptivité d’une œuvre d’art. C’est justement de tenir compte de ce qu’il y a à l’origine de l’œuvre : désirs, pulsions, obstacles, hasards... et ce qui advient, à la fois prévu et imprévisible, jusqu’à l’achèvement de l’œuvre qui devient un événement et un avènement. Cette méthode est une approche de l’art qui reste à l’écoute de la création et de l’œuvre en train de se faire. Par la poïétique, on saisit mieux l’essence de l’art, on comprend que l’art n’est pas un objet, mais le fruit de tout un processus où la responsabilité de l’artiste n’est pas aussi fondamentale qu’on le pense, avec l’intervention d’éléments comme le hasard, l’inconscient et la mémoire ancestrale. Tout n’est pas dans la conscience absolue.

 

Vous avez réalisé des projets cinématographiques, parlez-nous de cette expérience.

C’est une série de moyens métrages sur les artistes peintres, intitulée «Lamassat al ibdaâ» (touches de création) et produite pour la télévision nationale en 1994. Elle fut importante dans le sens où elle apportait un éclairage sur le processus créateur, à travers le laps de temps qu’on passait avec l’artiste dans sa cuisine artistique, où il nous parlait de sa manière de faire. On le filmait en train de peindre ou de sculpter. Cette série était consacrée à la génération des plasticiens des années 70 et 80. L’émission était très vue et appréciée par les artistes, mais malheureusement, il n’y a plus trace de ce projet.

 

Qu’est-ce que la liberté pour un artiste et en quoi elle se manifeste?

La liberté de l’artiste doit être entière, sinon il n’y a pas de création, si ce n’est de ne pas aller dans ce qui n’est pas art (insulte, diffamation...). C’est une nécessité sine qua non. On ne doit même pas se poser la question. Pourtant, dans l’histoire de l’Humanité, beaucoup d’artistes ont créé dans des conditions de répression. L’oppression peut générer chez l’artiste des trouvailles susceptibles de donner lieu à des images fortes, qui doivent avoir une portée immédiate et sensible sur le récepteur pour avoir une force de subversion. En Tunisie, et pour prendre l’exemple du théâtre, on pouvait voir cela dans les créations de Jaïbi, la paire Gannoun-Toubel, Jebali...

 

Quelle est la responsabilité de l’artiste face à son œuvre et face au public?

L’artiste crée. Il n’est pas dans une finalité d’être reçu de telle manière ou de telle autre. Il y a essentiellement le besoin, et non la décision, de créer. La responsabilité vient après coup. Aussi, il faut distinguer la personne de son œuvre qui devient une pseudo-personne. C’est le cas, par exemple, de Guernica de Pablo Picasso ou de La Joconde de Léonard de Vinci, devenues des personnages à part entière. En fait, la responsabilité incombe au récepteur. Il est responsable de ce qu’il voit et interprète. Il lui revient de vouloir trouver un sens à l’œuvre et d’être dans la réception active. Aujourd’hui, avec les dispositifs artistiques contemporains, les artistes mettent en place une scénographie et des éléments artistiques qui font une œuvre, dans l’attente d’une réceptivité active et même d’une interactivité où le récepteur participe à l’œuvre.

 

 

Après la révolution, l’artiste tunisien a-t-il évolué, dans son œuvre, par rapport à la perception du corps?

  En réalité, il y a eu pas mal de peintures et de happenings, dans l’art de la rue, où le corps de l’artiste lui-même était dans l’œuvre. C’est probablement cette reprise de soi dans la cité et dans l’espace public. Le citoyen trouve un corps qui se donne à voir. Avant, il n’y avait d’image réelle que celle du dirigeant. Dans les jeux de caméras dans le palais, on ne voyait que des têtes, comme s’il n’y avait pas de corps. Le corps physique est une présence forte. Quant à la peinture, qui est mon objet d’intérêt, il y a de plus en plus de figuration. Nous sommes passés par une grande période d’abstraction. Dans la figuration, on peut voir une manifestation de soi. Pendant la Renaissance italienne, après des siècles médiévaux où le corps était absent et sans personnalité, fut l’avènement du corps. Nous sommes un peu dans la même situation. On redécouvre la liberté d’action et de présence dans l’espace public. Cela se perçoit même à travers le grand nombre de one-man-shows proposés en ce moment.

 

Après la révolution, la prise de parole par l’image peut-elle être considérée comme un mouvement artistique? Y a-t-il un milieu institutionnel et privé capable de contenir ce mouvement?

Cette explosion d’images, d’art de la rue, qui est tout à fait normale, s’est faite de manière spontanée, consécutive parfois à des rencontres d’artistes. Elle n’est pas structurée dans le sens de quelque chose de pensé pouvant être pris comme système et alternative. C’est une phase de création diversifiée, mais la plupart du temps individuelle, puisque les artistes ont maintenant l’occasion de faire ce qu’ils veulent. Cependant, il n’y a pas encore de prise en charge de cette mouvance, bien que des structures (syndicat des métiers des arts plastiques, union des artistes plasticiens tunisiens...) s’organisent pour rationaliser la politique des arts plastiques par rapport à l’institution étatique (ministère de la Culture). En ce qui concerne les privés, qui avaient déjà beaucoup de mal à survivre auparavant, ils essayent de travailler en aidant à la production et en créant un petit marché de l’art d’une manière un peu discrète. Les galeristes privés font des efforts pour tenir la route, sachant que le marché de l’art international prend beaucoup d’importance et déstabilise la valeur de certains artistes. Le marché international s’intéresse désormais à l’art du printemps arabe, mais c’est pour l’instant négatif. Cela incite les artistes à produire des œuvres «commandées», dans la complaisance et dans l’identification de ce qu’on attend d’eux. Les galeristes, quant à eux, veulent avoir une vitrine internationale, ce qui leur coûte cher. Il y a aussi des collectionneurs et des fondations comme celle de Kamel Lazaar qui a une bonne collection d’œuvres du monde arabe et qui va probablement la montrer. Il y a aussi des mécènes, heureusement, qui collectionnent par coups de cœur.

 

Comment interprétez-vous l’apparition, après la révolution, de collectifs d’artistes (Karrita, Ahl el kahf...)?

C’est normal qu’il se crée des réseaux dans un processus de mutation démocratique. Ce sont des formes de liens représentatifs de la société civile, pour la promotion de l’art. Ces réseaux d’artistes sont très innovants dans leurs créations. En même temps, leur processus créatif est une inscription de leur présence citoyenne, en tant qu’acteurs actifs. Ce sont eux qui font l’espace public qui est aussi une création.

 

 

Les lieux insolites d’exposition (usines désaffectées et autres) ont-ils leur place en Tunisie?

 Oui! Nous sommes malheureusement parmi les derniers pays à ne pas profiter des espaces abandonnés comme lieux d’art. Juste après la révolution, il y a eu chez les artistes des espoirs de transformer les anciens locaux du régime, surtout ceux du RCD, en espaces d’art. Cela aurait été la meilleure manière de manifester par la culture sa citoyenneté et sa tunisianité. Quelques espaces ont été affectés au ministère de la Culture. C’est déjà un acquis et c’est tout à fait légitime pour les artistes. Ce phénomène existe partout. A Casablanca par exemple, on a transformé d’anciens abattoirs en lieux artistiques. Cela est très créatif et donne une vie aux quartiers en manque de structures. Il faut sortir des agglomérations «légitimes» de l’art. Les mairies doivent prévoir de tels projets, en plus de la restauration des anciens bâtiments.

 

 

Que pensez-vous de l’avenir des arts visuels en Tunisie?

Je vois cela d’un bon œil. L’avenir dépend de la volonté des artistes. L’institution vient ensuite. Il faut qu’il y ait des artistes prêts à s’investir pour créer, qu’on ait des idées et une envie de faire sans penser forcément au marché. Il faut faire revivre les ciné-clubs qui constituent une très bonne école pour les cinéastes en devenir. Il faut aussi que les espaces soient des laboratoires et pas seulement des galeries, qu’ils soient des lieux de rencontre et d’expérimentation. Souhaitons également que la réalisation du musée d’art moderne et contemporain ne se fasse pas trop attendre.
 

 

Auteur : Propos recueillis par Narjès TORCHANI
Ajouté le : 13-02-2012
Source: La Presse de Tunisie

 

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