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Mohamed Ben Slama, le peintre qui laisse place à notre imaginaire

slama_mohamed_ben-haram_haramMohamed Ben Slama est un peintre autodidacte, il n’a pas fréquenté l’école des Beaux Arts ni à Tunis, ni ailleurs mais il a beaucoup travaillé et accumulé beaucoup d’expériences.
Il a voyagé. Il a passé un séjour très instructif à la Cité internationale des arts à Paris. Il a appris depuis longtemps à créer, à émouvoir, à provoquer. Il n’a jamais laissé le spectateur indifférent. Sa participation à l’exposition Arts-Fair à la Marsa fait partie de cette dimension. Le bruit fait autour  de cette exposition est en partie le fruit de cette attitude extrêmement critique proposée par la peinture de Mohamed Ben Slama.

Son système pictural  est figuratif. Il est simple ; les représentations iconographiques (compositions, couleurs, représentations figurales...) sont de face. Elles sont hiératiques, sans mouvement. Le mouvement existe pourtant, intérieurement  dans la scénographie...Toujours dans la provocation.
Le glissement du naïf vers la provocation est brutal sans compromis. Il est puissant, il est au vitriol. La gentillesse apparente du peintre  n’est qu’apparence.
 

Nous rendons hommage à Mohamed Ben Slama aujourd’hui. Les menaces de mort  qu’il a reçues à El Abdellya sont la preuve de l’implication de ce peintre dans cette opération de rupture d’avec la peinture insignifiante de l’orientalisme décadent, et d’avec une abstraction pseudo intellectualiste. En fait, Mohamed Ben Slama nous interpelle.  Notre questionnement est à propos d’un peintre naïf, supposé faire du joli et qui arrive en fait à susciter en nous un intérêt esthétique nouveau.
 

Mohamed Ben Slama a toujours trouvé les moyens de chatouiller les dictatures par un esprit imaginatif intelligent gardant toujours sa légèreté et sa souplesse, sans jamais se faire prendre. Il continue de nous surprendre avec ses personnages singuliers, mystérieux et inquiétants présentant son entourage familial.
C’est l’un des peintres qui s’exprime à travers sa peinture et préfère susciter des réactions, des émotions avec l’appui des titres de ses œuvres qui sont un véritable témoignage tels que : «Doigt dans le nez», «Tête à l’envers », « Géant », « Harissa », « Tirer la langue », « Nationalisme abstrait » ou « Grosse tête »...etc. Il peint pour raconter des choses, comme s’il parle à travers sa peinture ;  il raccorde  la peinture à la parole.

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Mohamed Ben Slama: "nuit des lézards"

Parfois ses personnages qui semblent venir tout droit de son univers onirique se retrouvent affublés d’un corps animal comme caricaturés. Sa peinture est une réelle critique de la société. Il saisit la vie par la transformation de la couleur en émotion et confusion. Il difforme, surpeint   ses visages. Ses corps sont à la fois masques et réalité, réalistes, et surréels.  Il s’intéresse au fond, à l'homme ; il le peint bizarre et effrayant avec un visage défiguré, à la peau souvent trop rose, parfois avec un doigt trop long. Ses figures expressives et ignorantes nous laissent penser aux personnages célèbres des expressionnistes angoissés et angoissants tel Eduard Munch, aux corps contorsionnés à la chair pâteuse de Bacon et même plus près de nous, aux figures de Faouzi Chtioui mais surtout de celles de Habib Bouabana et celles de Gouider Triki.
 

Cependant, le plus intéressant et le plus original du travail de l’artiste, c’est le support sur lequel il travaille. Mohamed  Ben Slama travaille sur la carte téléphonique. On imagine un matériau a priori ingrat, trop lisse, n’évoquant rien et qui invite peu à l’étalement de la pâte (la peinture), d’où un travail appliqué de la transformation de ce matériau et sa mise en place sur le bois (comme le révèle une œuvre qui représente des personnages et intitulée «La carte manquante»).

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Mohamed Ben Slama, par sa fantaisie, laisse place à notre imaginaire. Le contour cerné localise l’espace du jeu, libérant introspection et réflexion. Le fantasme se marque de l’intérieur du décor, prend pose, se teint des valeurs et des tons tout en s’imprégnant de l’ambiance. On apprécie sa liberté dans la rapidité d’exécution, dans le choix de ses couleurs vives et la diversité des expressions (des rois et reines couronnés et nus, des visages aux multiples formes rondes, oblongues, à double et à triple menton, des bouches entrouvertes, des dents saillantes, des positions hiératiques, des postures hilarantes...etc), dans le sujet traité, dans le support qui est de facture originale (bois en forme de boîtes) et surtout dans l’utilisation du matériau  usé , il ramasse des cartes téléphoniques usagées et les transforme en œuvres d’art, une sorte de métamorphose de l’objet, sa récupération en sa qualité de support d’informations (sa charge en unités téléphoniques) et son transfert en un autre objet (noble) à destination artistique, donc de communication)...et puis le plus important est que sa peinture, étonnante à voir, reste toujours singulière, propre à lui. Mohamed Ben Slama,    se classe sans doute dans la catégorie de la nouvelle génération, celle de la figuration libre.
 

D’ailleurs, dans l’une des séries qu’il a présentées il y a quelques années en Tunisie, ses personnages tenaient une affiche dans laquelle nous pouvions lire " Rien",  ce "Rien" voulait dire énormément de choses, dont on peut citer surtout, le manque de liberté d’une part, et la condamnation que l’ancien régime exerçait  vis-à-vis de ceux qui risquaient le juger d’autre part. L’essentiel c’est qu’il cherche toujours la liberté dans sa vie ainsi que dans sa peinture en tissant des histoires inspirées des contes populaires présentées avec un immobilisme photographique digne d'un daguerréotype des temps actuels.

Karima Refai
(Chercheur à L’Institut Supérieur des Beaux Arts de Tunis et enseignante à l’ISBA Nabeul)

Source : www.letemps.com.tn

Publié le 21 aout 2012


 

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