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Les galeries d’art : mode d’emploi

galeries-dart_mode-emploiAvez-vous, un jour, osé franchir le seuil d’une galerie d’art ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Lieu d’exposition et de vente d’œuvres d’art, les galeries d’art fascinent certains autant qu’elles procurent un sentiment d’appréhension pour d’autres.
Et bien que faisant partie intégrante de notre vie urbaine, elles restent l’apanage d’une certaine minorité de la société. Du moins, c’est l’image qui persiste dans nos représentations collectives. Image qui a ses soubassements historiques et sociaux.

Depuis maintenant des années, nous assistons à un foisonnement de ces espaces commerçants. Le nombre des galeries d’art s’est, en effet, nettement multiplié dans la capitale par rapport à ce qu’il en était deux décennies auparavant. Nous avons désormais, des galeries privées et d’autres «étatiques», des galeries «réputées» et d’autres «anonymes», de «grandes» galeries et de «petites» galeries, des galeries professionnelles et d’autres moins, ou pas du tout, etc. Cette prolifération est certainement due, en partie, à l’importance considérable vouée aux arts plastiques ces derniers temps, et qui a fait que les artistes et les pseudo-artistes pullulent. Mais si ce foisonnement tient de l’état du développement des arts sous nos cieux et de la bonne santé du domaine, nous ne le savons que peu.

Quoi qu’il en soit, il est opportun de s’interroger sur le rôle, le mode de fonctionnement et le public de nos galeries d’art. Histoire de connaître de plus près ce pivot du marché de l’art…tunisien (nous précisons !), intermédiaire entre l’artiste, le public et les collectionneurs.
Dans la plupart du temps, une galerie d’art n’offre à l’artiste que des murs et une feuille volante sur laquelle sont affichés les prix des œuvres. Et la réception du vernissage éventuellement. Son rôle se trouve ainsi et pour le moins que nous puissions dire, assez réduit. Or, un galeriste présente les créations de différents artistes pour un public, ou des publics, aux goûts diversifiés, mais se charge aussi de dénicher les talents, de soutenir et de promouvoir carrément l’artiste. Cela se fait rarement sous nos cieux.

Ouvertes gratuitement aux visiteurs, les galeries d’art permettent, d’une certaine manière, la vulgarisation des arts plastiques. Ce n’est, en réalité, qu’à travers elles que les œuvres échappent au microcosme des artistes et des fortunés amateurs d’art, pour être admirées par le regard du simple citoyen, quel que soit son niveau intellectuel, social ou économique, quelle que soit sa formation ou sa profession. De ce fait, et de par la visibilité qu’elles donnent des artistes et de leurs créations, les galeries d’art jouent un rôle important dans l’éducation artistique, l’affinement du goût et le développement d’une certaine sensibilité esthétique chez le public. Au-delà des flux financiers qu’elles peuvent rapporter, ces espaces ont, ainsi, un rôle culturel, didactique et même social à ne pas négliger.
Mais qu’en est-il réellement du public des galeries d’art dans notre pays? A vrai dire, les galeries ne sont jamais désertes lors des vernissages. Loin s’en faut.

Un intérêt accru pour les arts plastiques

Les gens viennent en nombres. En proportion, serait plus approprié, vue l’exiguïté des lieux ! Force est de constater que ces personnes sont souvent les mêmes, des «habitués». Il s’agit, généralement, de plasticiens, du gratin de la ville et de quelques people qui ne ratent pas ces rendez-vous assez mondains. Qu’en est-il au juste pour les autres jours et pour les autres classes de la société ?
Malheureusement, il n’y a, à notre connaissance, aucune étude qui s’est intéressée de près au public des galeries d’art en Tunisie, ces dernières années. Mais comme nous l’avons dit plus haut, les Tunisiens s’intéressent de plus en plus aux arts plastiques. Les professionnels et les amateurs d’art foisonnent, le public des galeries d’art est, par conséquent, plus nombreux. En outre, l’existence d’une douzaine d’écoles et d’instituts des beaux-arts et d’arts et métiers dans notre pays, sans compter les structures privées, fait que des milliers d’étudiants, puis de professionnels sont amenés à faire plusieurs passages par ces espaces. En outre, visiter une galerie d’art est pour certains une manière d’afficher leur sensibilité aux expressions artistiques, de montrer leur culture (culture est ici entendue dans le sens de civilisation, le degré le plus élevé de l’évolution de la société), de se hisser à un niveau supérieur dans l’échelle sociale : stéréotype oblige ! En fait, les galeries d’art ont relativement leurs publics, mais l’affluence de ces derniers reste, apparemment, en deçà des attentes des galeristes et des artistes. A voir de plus près, nous trouvons que les galeristes y sont pour quelque chose. Les «services» qu’ils offrent présentent bien des défaillances. Il est, en effet, rare qu’un visiteur trouve dans une galerie d’art une personne qualifiée pour le guider, lui expliquer la démarche de l’artiste... Il est autant rare de trouver une documentation fournie sur l’artiste et sur l’exposition. Quant à l’accueil, s’il existe, il laisse parfois à désirer. Les galeristes ou les responsables ont tendance, dans certains cas, à ne considérer que les acquéreurs potentiels et à négliger, sinon «voir de haut», les visiteurs de passage. Les galeries d’art ne sont pas le domaine réservé des acheteurs et des collectionneurs. Le galeriste doit se garder ceci à l’esprit, le public aussi.

Par ailleurs, cette réflexion sur les galeries d’art nous conduit directement à évoquer la question de la critique d’art dans notre pays. En réalité, n’est pas critique d’art qui veut. Le rôle du critique d’art est, en effet, fondamental dans la viabilité économique des artistes et du marché de l’art d’une manière générale. C’est au critique d’art que revient, aussi, la responsabilité de guider le goût du public. Il rend compte de l’exposition, décrypte les œuvres et situe le travail de l’artiste, le tout dans l’actualité (contrairement à l’historien de l’art qui a un recul de plusieurs années, sinon des siècles). Or, la critique d’art, la vraie, est quasiment absente sous nos cieux. Rares sont les journalistes qui sont vraiment spécialisés dans le domaine des arts plastiques et qui ont surtout, la formation adéquate et nécessaire. Résultat des courses: subjectivité et impressionnisme. La question qui se pose, et qui revient à chaque fois, est la suivante : le critique d’art doit être un journaliste, un artiste praticien ou un universitaire ? Le sujet est épineux. A creuser…

A l’aube de cette nouvelle année, nous espérons que les galeries d’art en Tunisie soient au diapason de l’évolution des galeries d’art de par le monde, aux normes internationales. En attendant, et pour y voir plus clair, nous avons choisi de rencontrer pour vous Mohamed Ayeb et Skander Zouiouèche, témoins de deux générations de galeristes. Le premier a ouvert les portes de sa galerie, en 1986, et le second, fin 2008. Et parce que qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son, Mongi Maâtoug, nous parlera des galeries d’art en tant qu’artiste praticien et président de l’Union des artistes plasticiens tunisiens (Uapt). Bonne année à toutes et à tous !

Asma ABASSI
Vendredi 01 Janvier 2010
Source

Entretiens avec...

Mohamed Ayeb, artiste-photographe et galeriste…

Penser l’éducation artistique L’après-midi, en passant par les Jardins de Salammbô, situés à proximité d’une plage offrant une vue imprenable sur la Grande Bleue, vous trouverez la galerie Aïn, et vous verrez, assis face à son bureau, discutant avec quelques curieux, ou accueillant quelques visiteurs, avec pour fond sonore les voix et sifflets (quolibets ?) des enfants du quartier jouant au foot, Mohamed El Ayeb, artiste-photographe et galeriste. Rencontre.

Parlez-nous des débuts de la galerie Aïn ?

C’est en 1986 que Aïn, la première galerie dans la commune de La Goulette, a ouvert ses portes. L’objectif était de donner de la visibilité à l’art de la photographie. A Sidi Bou Saïd, il y avait aussi la galerie Cherif Fine Art. Suivirent les galeries Saâdi, Millefeuille, Saf-Saf… La Galerie Gorgi est l’une des pionnières, après le Salon des Arts de Juliette Nahum, situé rue Ibn-Khaldoun, est devenu une gargote. Gorgi a été le premier privé à instituer une tradition : la Galerie Gorgi étant celle de l’«Ecole de Tunis», fonctionnant ainsi avec ses propres artistes, ce qu’on appelle dans notre jargon «écurie d’artistes». Ce qui n’est pas évident aujourd’hui, car les galeries, de plus en plus nombreuses, sont considérées comme des salles d’exposition qu’on loue. En outre, un galeriste est quelqu’un qui a du métier, de l’expérience et des connaissances en matière d’art. Il doit dénicher des talents, encadrer  l’artiste, le lancer jusqu’à ce qu’il devienne connu.

Justement les galeries poussent comme des champignons, certaines perdurent, d’autres disparaissent aussitôt. Comment le  secteur est-il réglementé ?

Au début des années 2000, on a tenu deux ou trois réunions chez Hamadi Cherif (la galerie Cherif Fine Art) pour faire le point. On était une dizaine : Hamadi Cherif, Saâdi (galerie des Arts Mohamed Ali), Mahmoud Chelbi (Aire libre d’El Teatro), Melika Gastelli (galerie Kalisté), Aïcha Gorgi (Galerie Gorgi) et moi-même. Le but était de créer une sorte de structure, une chambre syndicale des galeristes comme dans toute corporation pour établir des règles, faire signer un contrat aux artistes; bref, faire évoluer le secteur en instaurant un vrai circuit économique. Et ce, afin d’éviter la concurrence sauvage entre les galeries et l’accrochage des mêmes œuvres un peu partout (le problème des écuries d’artistes). Sans compter que les collectionneurs doivent respecter certaines règles lors de l’achat d’œuvres en s’adressant au galeriste qui délivre un certificat d’authenticité.

Nous remarquons que la plupart de ces galeries sont situées dans la banlieue nord de Tunis à tel point que le centre de Tunis ne compte plus qu’une ou deux galeries dont la galerie Yahia,  située dans un centre commercial. Est-ce lié à un problème de fréquentation ?

Il se trouve que le public réduit de ces galeries, d’un certain niveau socioculturel, habite les quartiers d’El Menzah, Ennasr, La Marsa, etc. C’est un public qui a ses habitudes.
Quant à la fréquentation, elle laisse à désirer. De plus, le nombre croissant de galeries fait que le petit public qui s’intéresse à l’art soit aujourd’hui dispersé entre plusieurs espaces. En outre, ce public est perturbé face à cette déferlante de noms d’artistes, il ne sait quoi choisir, il ne fait pas la part des choses. Il y a peu de gens qui aiment l’œuvre d’un artiste par conviction ou engagement, l’achat se fait plus par copinage. Ne parlons pas de la concurrence entre galeries : le public d’une galerie ne doit pas visiter ou acheter des œuvres chez un autre galeriste… Nous, les galeristes, nous ne nous invitons plus entre nous. Il me semble que l’ambiance était plus saine  par le passé. Cependant, je crois que les choses pourraient s’améliorer en créant, comme je l’ai déjà dit, une chambre syndicale des galeristes.

Selon vous, quelles sont les raisons de la désertion des galeries ?

On n’enseigne pas l’art en dehors des écoles des beaux-arts. Il y a un manque d’éducation artistique. Pis encore, les étudiants des écoles des beaux-arts, eux-mêmes, ne fréquentent pas les galeries.
Il faut penser l’éducation artistique en insérant des visites de terrain : dans les salles de théâtre, dans les salles de cinéma, dans les galeries, … dans le cursus scolaire, afin de développer une sensibilité artistique chez l’enfant qu’on peut cultiver dans le milieu familial et à l’école.

Je me rappelle qu’à l’âge de dix ans quand je gribouillais des dessins, on me disait «tu veux devenir Zoubeir Turki», expression devenue un dicton populaire. Cela montre la popularité de l’artiste chez Monsieur-tout-le monde. Aujourd’hui, on a des centaines d’artistes, alors que le citoyen lambda est incapable de citer un seul nom d’artiste à part Hédi Turki, plus connu du grand public par la caméra cachée que pour son œuvre picturale. La culture est liée non seulement à l’enseignement mais aussi à la communication, aux médias, et pour rapprocher l’art de la société, il faut que la communication joue son vrai rôle. Il faut vulgariser, inviter des artistes à la radio et à la télévision, faire des reproductions d’œuvres dans les manuels scolaires et autres actions à la fois pédagogiques et ludiques à même de sensibiliser le public de demain.

Propos recueillis par Alia NAKHLI
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…Skander Zouiouèche, galeriste

"Le galeriste est un marchand de rêves..." La galerie El Borj fait partie de la nouvelle génération de galeries d’art en Tunisie. Créé il y a juste une année, cet espace est devenu l'un des plus convoités et des plus fréquentés du genre. Beauté des lieux (makhzen et étable d’un borj datant du XVIe siècle, à La Marsa), expositions intéressantes, médiatisation intelligente et un côté on ne peut plus «jet-set»…    Skander Zouiouèche, le maître des lieux, a bien voulu nous donner une idée sur les spécificités et les orientations de sa galerie.

Comment  vous est venue l’idée d’ouvrir la galerie El Borj?

En fait, j’ai toujours aimé les arts. Le fait d’avoir vécu en Italie n’a fait qu’enflammer cette passion. Du reste, j’avais travaillé à la galerie Farnèse à Paris et j’avais un atelier de marqueterie de marbre. Je suis moi-même artiste et je cherchais un lieu où exposer mes créations et organiser des expositions de peinture. Je ne pouvais pas mieux trouver que le Borj, où j’habite d’ailleurs. De plus, la galerie El Borj est ainsi née.

Faites-vous un travail d’accompagnement pour les artistes, les jeunes surtout, sous forme de contrats d’exclusivité ou autres, comme  en Europe?

Non, pas vraiment. Sinon, étant moi-même artiste, je suis contre les contrats d’exclusivité. Pour moi, les créateurs doivent rester libres. Dans certains cas, je peux soutenir matériellement un artiste, s’il en a besoin, en lui passant des commandes pour moi. Je compte construire, au courant de l’année prochaine, un atelier (au Borj) pour les jeunes artistes. Je voudrais leur fournir l’espace et le matériel nécessaire pour créer et la galerie à côté, pour exposer. C’est ma manière de les aider.

Quels  sont, précisément, les services que vous offrez à l’artiste qui expose à la galerie El Borj?

J’offre tout d’abord un lieu magique et quasiment unique  en Tunisie. L’architecture de l’espace permet de mettre en valeur les œuvres et son charme crée une convivialité extraordinaire. Le jardin permet, à son tour, d’accueillir des sculptures monumentales ainsi que des performances et des spectacles. En principe, je loue l’espace seulement. Mais lorsque je décide d’exposer un artiste bien déterminé, je prends tout en charge. J’assure la communication, le vernissage… et je donne de ma personne. A vrai dire, aucun artiste ne peut louer l’espace si je n’apprécie pas son travail. Je ne peux pas vendre des œuvres qui ne me plaisent pas !

Y a-t-il des critères précis sur lesquels vous vous basez pour choisir les artistes qui exposent dans votre galerie?

Le choix de l’artiste se base sur la qualité de son travail, quel que soit le style. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup voyagé et j’ai visité les plus importants musées de notre planète. Je peux par conséquent avoir un regard sur les œuvres et reconnaître leur qualité. Mais cela reste toujours un avis personnel, donc subjectif. Personnellement, j’aime exposer les peintures «cérébrales» qui me font réfléchir, me bousculent et me montrent autrement la réalité. J’aime aussi la peinture qui me fait rêver, qui me réconforte.

Qui vous réconforte et qui se vend bien aussi, n’est-ce pas?

Nous ne sommes ni un musée, ni une fondation, ni une structure institutionnelle. Une galerie d’art est un espace commercial. Il faut donc vendre. La réussite d’une exposition dépend, en grande partie, du nombre d’œuvres vendues. L’artiste a par ailleurs besoin de vendre pour vivre, se sentir reconnu, avancer et continuer à créer. N’empêche, je pense que le galeriste est aussi un marchand de rêve. Il vend des œuvres qui sont une transposition de fantasmes, de rêves, d’angoisses, de vécus…Cela est également très important.

A propos de rêve, contrairement à ce à quoi nous sommes habitués, les vernissages de la galerie El Borj sont très festifs, avec un côté assez jet-set. Pourquoi ce choix  et est-ce une nouvelle tendance?

Je pense que cet esprit de fête est inhérent à ma propre nature. Quoi de meilleur qu’un vernissage avec de la musique, du beau monde et de belles œuvres…? Sachant que j’ai eu recours à l’un des meilleurs professionnels de l’événementiel ! Néanmoins, le côté jet-set dont vous parlez n’est pas du tout prémédité. La galerie El Borj est tout d’abord un lieu de rencontre. Et il se trouve aussi que ces «jet-setteurs» s’avèrent être aussi des amateurs d’art. Mais c’est un chapitre de l’histoire de notre galerie qui a été tourné. Disons que les vernissages très festifs étaient une manière d’inaugurer l’ouverture de notre espace. Maintenant, ils ne sont désormais plus «sonores». Les collectionneurs sont, en effet, d’un certain âge et ils préfèrent le calme. Nous avons donc dû changer de politique. Et actuellement, nous travaillons très bien.

Cela veut dire que l’on peut vraiment vivre d’une galerie d’art?

Assurément, à moins que le travail ne soit pas pris au sérieux. Je pense qu’un galeriste doit être honnête avec les artistes, avec les clients et avec lui-même. C’est la condition sine qua non pour réussir.

Propos recueillis par A.ABASSI
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Rencontre avec Mongi Maâtoug, artiste plasticien et président de l’Uapt

" Les espaces d'Art professionnels se comptent sur les doigts" Quand nous voulons parler de galeries d’art, nous nous adressons tout naturellement à un galeriste. Rien de plus logique. Mais il est quand même important d’avoir un autre son de cloche, notamment celui des premiers concernés par ces espaces, à savoir les artistes.
Mongi Maâtoug, sculpteur et peintre habitué à partager l’honneur de la cimaise, et qui se trouve être le président de l’Union des artistes plasticiens tunisiens (Uapt) a bien voulu nous éclairer et nous faire partager son point de vue sur ces "pivots" du marché de l’art que sont les galeries.

Une galerie d’Art n’est pas, en principe, uniquement un lieu d’exposition. Elle a aussi pour rôle de découvrir, d’accompagner et de soutenir les artistes. Nous remarquons que ce n’est pas réellement le cas chez nous. Comment fonctionnent, au vrai, nos galeries ?

En Tunisie, le propre d’une galerie d’Art est d’exposer et de vendre les œuvres d’un artiste. Elle lui offre une visibilité qui lui permet d’être connu, et selon le talent, reconnu. Ce sont principalement des espaces commerçants : c’est là qu’on peut parler de «marché de l’Art». Tout se déroule en fait, au niveau des galeries d’Art. Cela dit, le travail d’accompagnement à long terme pour les artistes, dont vous parlez, n’existe pas en Tunisie. Le galeriste peut se charger de la publicité, du vernissage et de la publication du catalogue de l’exposition, dans certains cas. Mais rien de plus. Il prend, par ailleurs, un pourcentage de 30% environ, sur les ventes. Mais dans le cas où il n’y a pas de vente lors de l’exposition, le galeriste fait alors le suivi, dans le sens qu’il perçoit son pourcentage sur les œuvres vendues ultérieurement. Une galerie d’Art est toujours un intermédiaire entre l’artiste et le client et son rôle est de vendre l’artiste (Ndlr : comprenez ses œuvres).

Est-ce la galerie d’Art qui fait la notoriété d’un artiste ou bien le contraire ?

A mon sens, il s’agit d’une relation de réciprocité. Il y a des galeristes qui favorisent ce qu’on appelle les artistes satellitaires. Ils choisissent les artistes dont ils exposent les œuvres et misent sur certains d’entre eux et d’autres. A leurs tours, d’autres artistes n’exposent que dans des galeries bien déterminées. Certes, nous pouvons parler d’une certaine fidélité ou d’un contrat moral, mais ce choix est souvent motivé par le standing de la galerie, la qualité de son public, donc, de la présence d’un marché. Dans les deux cas de figure, il ne faut pas perdre de vue, qu’au-delà de toute valeur esthétique, il y a une valeur monétaire derrière la notoriété. Il y a par conséquent des "calculs" de part et d’autre. En Tunisie, les galeries d’Art professionnelles se comptent sur les doigts d’une seule main. Nous en avons quatre ou cinq, pas plus.

Le métier de galeriste est à mi-chemin entre l’art et le commerce. Il nécessite des connaissances et un savoir-faire bien déterminés. Est-ce que les galeristes tunisiens ont la formation qu’il faut ?

Les profils des galeristes tunisiens sont assez différents. Mais ils sont pour la plupart issus du milieu artistique (enfants ou parents de grands artistes, etc.) et ont été formés sur le tas. Ce ne sont pas des experts ou de véritables connaisseurs dans le sens académique du terme. Néanmoins, ce sont de véritables commerçants qui ont acquis certains savoir-faire et de l’expérience et qui ont une sensibilité artistique. C’est le plus important à mon avis.

En théorie, les galeries d’Art font partie du marché de l’art. Ces espaces se multiplient à Tunis. Est-ce pour autant la preuve de l’existence d’un véritable marché de l’Art local, un marché qui se porte bien?

Loin s’en faut. Les galeries se multiplient parce que les "artistes" pullulent et non pas parce qu’il y a un marché de l’Art qui se porte bien. Et il se trouve que commercialement parlant, les galeries d’Art sont assez intéressantes. Mais s’il y a des galeries qui ouvrent leurs portes, il y en a beaucoup aussi qui ferment. Ouvrir une galerie d’Art en Tunisie reste toujours une aventure dont la réussite dépend de l’existence d’un investissement conséquent, d’un réseau de relation important, d’un excellent savoir-faire et d’une vision perspicace. Quant au marché de l’Art, il est assez "confidentiel", et seuls les galeristes connaissent sa "Vérité". Je trouve que ce n’est pas évident de parler du marché de l’Art en Tunisie. En apparence, il y a une grande activité dans le domaine des arts plastiques. Mais si ce mouvement cache derrière lui des transactions intéressantes ou non, nous (artistes et public) ne pouvons pas le savoir. Quand nous parlons de marché de l’Art, nous parlons aussi de la cotation des artistes qui, elle-même, dépend de la critique d’Art. Or, rares sont les artistes tunisiens cotés et les valeurs des autres plasticiens sont fluctueuses. Aussi, la critique d’Art, la vraie, est-elle encore à l’état embryonnaire sous nos cieux. En outre, les collectionneurs tunisiens ne se manifestent plus autant qu’avant. Ils se font discrets, voire secrets. Fisc oblige probablement. Finalement, l’évaluation de la santé du marché de l’Art est difficile à faire pour un artiste : c’est une affaire de galeristes.

Quelle est la relation de l’Uapt avec les galeries d’Art?

L’Union n’a affaire qu’avec les galeries d’Art "étatiques". D’une part, parce que, contrairement aux galeries d’Art privées, elles ne perçoivent aucun pourcentage sur la vente des œuvres. Elles nous proposent également des espaces qui peuvent accueillir un très grand nombre d’artistes. D’autre part, les galeries d’Art privées ne peuvent pas jouer le rôle de médiatrices de "Monsieur tout-le-monde", c’est encore une question de rentabilité...Et c’est légitime. N’empêche, l’Uapt a exposé à deux ou trois reprises avec des galeries privées.

Nous remarquons une concentration des galeries d’Art dans la banlieue nord de Tunis. A quoi est dû ce phénomène à votre avis ?

Je pense que le "côté prestige" est beaucoup dans ce phénomène.  Mais c’est aussi une manière d’éloigner ces espaces du brouhaha du centre-ville et de se rapprocher des acquéreurs potentiels, les collectionneurs notamment. Il ne faut pas oublier que le niveau social, intellectuel et surtout économique est nettement plus élevé dans cette partie de la capitale.

Propos recueillis par Asma ABASSI

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