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Tunisie : c'était quoi être artiste sous Ben Ali ?

tunisie-c-etait-quoi-etre-artiste-sous-ben-aliLE MONDE BOUGE - Vexations, menaces, emprisonnements… la censure, les artistes tunisiens l'ont connue pendant 23 ans. Avec la chute du régime Ben Ali, cinéastes, acteurs ou musiciens ont bien l'intention de participer à la naissance de la démocratie. En oubliant les petites lâchetés du passé...
Des passants s'arrêtent devant la Librairie Al Kitab sur L'avenue Bourguiba dans le centre ville de Tunis. Dans la vitrine sont exposées des oeuvres avec la mention "Spécimens Livres Interdits" comme "Tunisie Le Livre Noir" de Gilles Perrault et "La Force de l'obéissance" de Béatrice Hibou.
Sur l'avenue Bourguiba, le cœur de Tunis, l'artère de toutes les manifs spontanées, un petit attroupement s'est formé devant la vitrine de la librairie Al Kitab (« le livre ») : tous les yeux sont braqués sur une pyramide d'ouvrages portant chacun un bandeau écrit à la main : « Spécimen de livre interdit. »
Car la révolution tunisienne, c'est aussi cela : la joie irrépressible de profiter de la liberté nouvelle, de goûter aux fruits défendus. Faire ce qui, hier - il y a à peine deux semaines, en fait -, était inimaginable. Par exemple, acheter, ou au moins goûter des yeux La Régente de Carthage, Main basse sur la Tunisie (1), cette enquête, publiée en France en 2009, qui évoque l'affairisme du clan présidentiel. L'ex-première dame, honnie par les Tunisiens, avait essayé de bloquer la parution du livre en France.

La directrice de la librairie, Selma Jabbès, a fait appel à des amis pour monter rapidement cette vitrine et récupérer quelques livres sulfureux planqués dans les tiroirs. Sous l'ancien régime, la possession d'un tel livre vous emmenait droit au commissariat. La libraire vient de commander en France cinq cents exemplaires de cette Régente de Carthage et deux cents de Notre ami Ben Ali, de Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, paru aux éditions La Découverte en 2002. Ce dernier livre avait été lu par les Tunisiens sur le Net, des copies numériques ayant très vite circulé.
« Ce n'était pas des actions héroïques, loin de là, on a fait ce qu'on a pu,  à notre petit niveau. » Selma Jabbès, libraire
« On a toujours été une librairie contestataire », dit Selma Jabbès. Sa mère, qui a ouvert la boutique en 1967, a été la première femme libraire de Tunisie. Mais pouvait-on réellement être contestataire sous Ben Ali ? Oui, à mots couverts. Sans tapage. Sans éclat. Ne jamais avoir mis en vitrine, en vingt-trois ans, l'affiche du président-dictateur, par exemple, est déjà le signe d'un caractère bien trempé. Etre la seule libraire de Tunis à ne pas avoir signé la circulaire du ministère de l'Intérieur enjoignant les professionnels à passer au crible leurs commandes au nom des « intérêts de la Tunisie » est un autre signe réjouissant de mauvais esprit. « Ce n'était pas des actions héroïques, loin de là, dit Selma Jabbès, on a fait ce qu'on a pu, à notre petit niveau. » Sa dernière bataille avec les sbires du ministère de l'Intérieur date de septembre dernier : un manuel d'histoire de terminale de l'éditeur Hatier a déclenché les foudres de la censure parce qu'il contenait une caricature de Ben Ali et de Chirac tirée du Canard enchaîné. « Une affaire ridicule, souligne la libraire, qui lui a valu la visite des flics et la fouille des ordinateurs pour retrouver les noms des clients. « Bien sûr, j'ai refusé de leur donner leurs coordonnées. » Cette attitude a valu à la propriétaire d'Al Kitab beaucoup d'ennuis : la librairie a été fermée à plusieurs reprises par les autorités, parfois quatre mois de suite. Des contrats avec le secteur public lui sont passés sous le nez... « Il n'y a pas que l'argent dans la vie », dit doucement Selma Jabbès, sourire un peu las.

Manifestation avenue Bourguiba. Centre-ville de Tunis.
« RCD dégage ! » « RCD out ! » A quelques mètres de la librairie passent les cortèges des manifestants qui arpentent l'avenue Bourguiba en criant leur rage contre le système verrouillé pendant vingt-trois ans par le Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti du président. Les manifestants frôlent les cordons de policiers et s'approchent des chars de l'armée fleuris devant lesquels les Tunisois viennent se faire photographier. Prises de parole, harangues. Quête des micros et des caméras pour témoigner. « RCD, vampire ! » On nous interpelle : « Vive la démocratie ! », « Laissez-nous construire notre pays, tout seuls, sans intervention étrangère. » « Ne dites pas que c'est une révolte du pain. Nous nous battons pour la liberté et la dignité », insiste un enseignant blessé au crâne après un matraquage sévère. Aux journalistes français, les passants confient leur écoeurement - au-delà même de la colère - vis-à-vis de la France de Sarkozy et de Michèle Alliot-Marie : l'offre de « savoir-faire » français au défunt régime tunisien en train de tirer sur la foule n'est pas près d'être digérée.


Mais, comme souvent au Maghreb, le ton est aussi à l'humour. L'humour des jeunes et de la rue arabe qui, depuis quelques années, a migré sur Internet. On se raconte les dernières blagues qui circulent sur Facebook : « Le siège du futur président devra être en Tefal pour que celui qui s'y assied n'attache pas ! » Ou encore : « Ben Ali a créé la Caisse nationale de solidarité. Il est parti avec la caisse, il nous a laissé la solidarité. »
La colère est contenue. Les Tunisiens que nous avons rencontrés la semaine dernière refusent le chaos qui gâcherait leur révolution. Cette envie de rompre avec le passé, sans que le pays soit à feu et à sang, on la retrouve dans les nombreuses assemblées générales spontanées d'artistes et d'intellectuels. Comme à El Teatro, par exemple, l'un des rares lieux ayant permis à beaucoup d'artistes tunisiens de ne pas dépérir sous ce régime policier et bling-bling qui méprisait la culture. Dans ce théâtre privé animé par le comédien metteur en scène Taoufik Jebali et sa femme, la farce, le rire et les personnages loufoques ont fourni une bulle d'oxygène à un public accro à ce lieu depuis plus de vingt ans. Dans ses célèbres Paroles de nuit (Klem Ellil), la bande à Taoufik Jebali a croqué toute la société tunisienne, y compris les omniprésents flics en civil. Des indics si nombreux et bien insérés qu'une des « paroles de nuit » proposait, pour qu'on s'y retrouve, que les citoyens portent un uniforme !

AG des cinéastes à la Maison de la Culture Ibn-Khaldoun, dans le centre-ville de Tunis.
Le foyer d'El Teatro bruisse ce matin-là des éclats de voix et des embrassades des comédiens, des professionnels du théâtre et du cinéma ; on se retrouve comme après un séisme, heureux et ahuri de revenir à la vie. « Avant, sans autorisation du commissariat de quartier, ce genre de réunion aurait été interdite, dit la cinéaste Kalthoum Bornaz. Et même avec ce sésame, la salle aurait été pleine de flics qui auraient photographié nos plaques d'immatriculation sur le parking. » La salle se remplit, hommes, femmes, toutes générations confondues. Taoufik Jebali ôte ses lunettes noires, garde sa casquette, et commence, avec son légendaire humour caustique : « On n'est pas là pour régler des comptes, même si parmi nous des gens ont joué un rôle négatif. On est juste un forum de gens libres et indépendants... Ce que nous sommes tous ! » (Rires dans la salle.)
« Ça m'a empoisonnée toute ma vie.
Des fois, je sanglotais, je n'avançais pas sur un scénario. »
Kalthoum Bornaz nous glisse à l'oreille : « On veut que le RCD soit dissous. Mais il y a tellement d'autres choses à demander... Tout est arrivé si vite. Je suis encore hébétée. » La réalisatrice de L'Autre Moitié du ciel a fait ses classes à l'Idhec. En quarante ans de métier, elle se dit fière de ne pas avoir été récupérée par le système, ce « noeud de vipères ». Mais elle en a payé aussi le prix : pneus de voiture crevés, ordures pas ramassées devant la maison pendant trois mois. Elle ne joue pas les martyrs. Juste un énorme regret, celui d'avoir été abîmée par la perversité de ce régime, par le venin de l'autocensure. « Ça m'a empoisonnée toute ma vie. Des fois, je sanglotais, je n'avançais pas sur un scénario. Comme tous mes films parlent de la société tunisienne d'aujourd'hui, je m'apercevais que je n'allais pas jusqu'au bout, de peur que le film ne passe pas en commission et qu'il ne puisse se monter. »

Au fond de la salle d'El Teatro, maintenant pleine à craquer, une jeune femme prend la parole : « La priorité des priorités, c'est la sécurité ; on ne veut plus entendre les hélicos et les coups de feu. » L'atmosphère n'a rien de l'occupation surchauffée du Théâtre de l'Odéon en mai 68. La parole circule. On s'écoute. Si on devait convoquer l'Histoire, ce serait plutôt les Etats généraux de 1789, avec remise à plat de l'ancien régime. La question du parti islamiste Ennahda, et de son leader Rached Ghannouchi, exilé à Londres, est à peine abordée. Les islamistes, broyés par la police de Ben Ali dans les années 1990, ne font pas vraiment peur aux artistes réunis ce matin.

Affiche de la dernière pièce de Jalila Baccar, "Amnesia", devant La Maison de la Culture Ibn-Khaldoun.
« Il nous faut des propositions d'ordre culturel », insiste Taoufik Jebali, qui tente de recentrer le débat. Peine perdue. El Teatro s'est transformé en agora. Et le peuple, souverain, se gouverne par lui-même ! Enfin, presque... Une jeune fille se lève au fond de la salle : « Moi, je n'ai aucune éducation politique. Je veux connaître ces gens qui vont, demain, nous gouverner. J'irai voter à la présidentielle dans six mois, mais je ne sais rien. Voilà pourquoi je suis venue. »

Au premier rang, Raouf Ben Amor, comédien très populaire en Tunisie, se tait. Avec son chapeau et sa fine moustache, il écoute, prend des photos souvenirs. « S'il intervenait, il se ferait probablement siffler », me souffle un voisin. L'acteur, qui vient de participer dans le désert tunisien à la dernière superproduction de Jean-Jacques Annaud, nous confie un peu plus tard, en toute franchise : « J'ai été jusqu'en 2009 président de la commission de censure du théâtre. Des amis m'y avaient poussé en pensant que je pourrais arranger les choses. C'est ce que j'ai fait. Je n'ai jamais assisté aux réunions [c'est le représentant du ministère de l'Intérieur qui décidait de tout et exerçait le droit de censure, NDLR]. Mais j'avais mes entrées un peu partout et j'étais là pour résoudre les problèmes. »
La révolution de la génération Facebook et Twitter, menée par ces jeunes que tous les Tunisiens portent au pinacle, interroge les anciens. Et avec eux le lot de leurs petites, moyennes ou grandes compromissions dans un régime corrompu et corrupteur. La chute inattendue du dictateur a précipité l'épreuve de vérité. A ce jeu-là, le metteur en scène Fadhel Jaïbi, dont les créations sont reconnues dans le monde entier, et sa femme comédienne, Jalila Baccar, n'ont pas grand-chose à craindre. Ils ont souffert de la censure tout au long de leur carrière. L'interdiction à Tunis de Corps otages, leur pièce qui avait fait la réouverture de l'Odéon, à Paris, en 2006, avait d'ailleurs provoqué un tollé : « La censure nous demandait deux cent quatre-vingt-six coupes dans cette création de deux heures trente, se souvient Fadhel Jaïbi. Il ne fallait parler ni de corruption, ni de mafia, ni de religion... Les censeurs ont finalement cédé au bout de six mois devant la pression des artistes d'ici et aussi de l'étranger. »
Pour d'autres, l'examen de conscience est plus douloureux. En témoigne cette assemblée générale de musiciens et de poètes à laquelle nous assistons, le lendemain, dans le centre culturel d'El Menzah, au nord de Tunis. « On n'a jamais pris notre carte du parti, mais on a cautionné les yeux fermés », reconnaît publiquement le chanteur Hajji, qui se souvient, comme tant d'autres, d'avoir écrit des chansons en l'honneur de Ben Ali pour les grandes fêtes commémoratives du régime. « Et en plus nous n'étions même pas payés ! » rigole un autre de ses confrères.
Ce mea culpa, Syhem Belkhodja ne veut pas en entendre parler. Cette danseuse charismatique et autoritaire a monté, en dix ans, quantité d'événements culturels de qualité, depuis les Rencontres chorégraphiques de Carthage jusqu'à son festival international du film documentaire : Doc à Tunis rassemble des dizaines de milliers de spectateurs chaque année. Tous ces rendez-vous, plus une école de danse et de cinéma, n'auraient pu se monter sans de très solides appuis au palais présidentiel. C'est bien ce qui est reproché à Syhem Belkhodja par ses détracteurs. Elle s'en moque : « J'utilisais le système en surfant comme une danseuse. Peut-être que les deux ans et demi que j'ai passés en formation dans l'Allemagne de l'Est communiste m'ont appris cela ! » Inutile de dire que cette philosophie n'est pas du goût de tout le monde. Mais même en période révolutionnaire, bien rares sont les artistes, à Tunis, qui réclament des têtes. La nouvelle ministre de la Culture, la réalisatrice Moufida Tlatli (2), révélée au festival de Cannes 1994 avec Les Silences du palais, ne veut se lancer dans aucune chasse aux sorcières : « Je n'ai pas ce tempérament, je n'aime pas juger les gens. A chacun ses raisons. Certains avaient une famille à nourrir... »


Chasse aux sorcières ou pas, Syhem Belkhodja, nouvelle convertie à la révolution, pense déjà à son prochain festival documentaire du mois d'avril. Taoufik Jebali et sa bande rêvent d'inventer un monde meilleur et une scène culturelle tunisienne plus respirable. Fadhel Jaïbi et sa femme, Jalila Baccar, sont repartis en tournée en France. Quant au réalisateur de documentaires Marouane Meddeb, militant actif du mouvement des cinéastes, il réfléchit à cette aventure qui s'ouvre pour onze millions de Tunisiens : « Mon pays va entrer dans une période difficile. La démocratie est un exercice compliqué qui dépendra de nous tous, et pas seulement des organisations ou des leaders. En attendant, je vais reprendre ma caméra et filmer sans qu'un flic vienne me demander si j'ai une autorisation. Et ça, vous ne pouvez pas imaginer comme c'est déjà grandiose ! »
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Thierry Leclère
Photos Mathias Depardon pour Télérama
Télérama n° 3185
(1) De Nicolas Beau et Catherine Graciet, éd. La Découverte, 2009.
(2) Dans le nouveau gouvernement, annoncé le 27 janvier, elle a été remplacée par Ezzeddine Bach Chaouch.

Reportage
Le 28 janvier 2011 à 17h30

Source

 

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