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Réaménagement du secteur de l’art dans les régions intérieures par l’investissement de la société civile.

 

Hippocampe-LAND-ART-TozeurLa nécessité d’une décentralisation : un légitime contrecoup
Le revirement situationnel

Après une politique « Ben-Alienne », volontairement amnésique des situations socioculturelles régionales, afin de mieux contrôler la conscience collective en endormant la masse des esprits, et l’esprit des masses, en privant à la racine le citoyen « lambda » d’accès à l’art et à la culture, donc de réflexion et d’intellect, force est de constater que cet état de fait n’a pas vraiment changé, ni évolué du côté des « élus ».

En effet, la centralisation, tel un phénomène sclérosé et parasitaire en Tunisie, n’est pas seulement l’apanage de l’économie, de l’entrepreneuriat, et/ou de l’industrie, ou d’autres secteurs. La centralisation est surtout culturelle, et ce, depuis un moment déjà.

L’ensemble des grands festivals et manifestations culturelles demeurent monopolisés par la capitale, ou les grandes villes touristiques, d’emblée associées à la rentabilité financière, et donc, là où il n’y a pas de risque à prendre.

Alors, comment dans cette quasi-inertie, certains ont –ils opté et œuvré pour la décentralisation culturelle ? Devant le manque d’événements dans les régions, comment ces derniers ont pensé à en faire des nouveaux pôles culturels, voir même touristiques ?

La société civile : d’une implosion infligée vers une explosion maitrisée

Aux lendemains de la « révolte » du 14 Janvier 2011, des citoyens tunisiens se sont regroupés en collectifs et/ou associations culturelles, dont une bonne partie se sont d’emblée décentralisées, tendant vers une identité du secteur nouvellement orientée vers le partage et l’altérité entre l’ensemble des régions et gouvernorats de la Tunisie, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Avec un constat et l’intime conviction que toutes les villes et tous les citoyens ont droit aux « biens et services culturels », comme ils ont droit aux « biens et services sociaux ».

L’action de ces associations artistico-culturelles postrévolutionnaires, participe concrètement à la démocratisation de l’art en Tunisie, travaillant en profondeur la délocalisation et la déconcentration de la culture nationale, en apportant dans les régions une “vie” culturelle inexistante, ou très peu existante jusqu’ici.

Afin de pousser l’Etat et le gouvernement en place, l’actuel et tous les prochains, à mener des actions stratégiques en faveur de l’art et de la culture et afin de promouvoir un développement durable et intégral, la société civile a clairement sensibilisé l’opinion « de masse », l’éducation populaire, et les pouvoirs publics, du rôle de l’art dans la Cité.

POP-IN-DJERBAPOP IN DJERBA, 2012. Une juste dŽ localisation. Image K.Sghaier.

En parlant d’Etat, la plupart des actions culturelles qui ont été mises en place par ces collectifs et associations sont autofinancées, ou au mieux majoritairement financées par des entreprises privées, et ne bénéficient donc d’aucun financement du Ministère de la Culture, même après dépôt de demande de subvention dans les règles de l’art.

La néo-gouvernance culturelle comme une réponse à la faillite ministérielle

Pourrai-t-on dire alors que nous assistons aujourd’hui à une « Néo-gouvernance » de la culture en Tunisie, ce par une réorganisation du secteur de l’art dans les régions intérieures, essentiellement mis en place par l’implication de la société civile ?

Je tenterai de répondre à cette question en dressant, dans un premier temps, une sorte de bilan de plus de deux ans de « légitimité » d’une gouvernance culturelle, massivement porté par ses acteurs et non par ses gouverneurs. Un bilan comme une sorte de raisonnement rétrospectif, un regard prospectif et récapitulatif sur les Arts et la Culture de la Nation. Une nécessité pour mesurer la température d’une société en « marche » vers son Histoire.

La notion de « marche » et la perception qui naturellement en découle pose la question de la « révolution culturelle », tant espérée et tant attendue. Justement, est-elle en marche en Tunisie ?

A ce propos, nous verrons un ensemble d’initiatives mises en place par de nombreuses associations et/ou collectifs de citoyens. Entre luttes et expressions artistiques, ces derniers affirment et réaffirment l’Art et l’accès à la culture comme un devoir de citoyenneté et de combat pour la libération des mentalités et des comportements socioculturels. Parce-que la délocalisation de la culture travaille concrètement à l’ouverture des esprits et au recyclage des mentalités. Sans oublier l’animation extraordinaire qu’installe un événement donné dans une région.

Plusieurs actions associatives et missions activistes de la société civile ont été observées, ce, sur le terrain de la praticité et de la circulation des expériences comme une action concrète et directe. Démonstration que pour chaque processus de néo-gouvernance de la culture, celle-ci doit se placer comme étant un pilier d’une possible transition démocratique, où les rôles de l’éducation et de la culture sont primordiaux et fondamentaux.

Nous ne dirons jamais assez que l’Art et la Culture, et par là-même l’éducation, en tant qu’éléments effectifs, réels et palpables dans les sociétés, tendent vers « la » démocratie. Et sont porteurs et générateurs de démocratie.

Alors, les artistes, femmes et hommes de culture sont-ils des dispositifs concrets et actifs dans un processus de né-gouvernance culturelle, et/ou de transition démocratique ?

Lors des séances plénières de l’Assemblée Nationale Constituante, l’on ne parle jamais (ou presque jamais) de culture et, surtout, de son évolution et de son devenir, autant législatif qu’intellectuel. Cependant, le citoyen est en droit, depuis un certain 23 Octobre 2011 d’exiger une culture de valeur et une culture des valeurs. Chaque citoyen tunisien, lors des premières élections « démocratiques » du pays, étaient en droit d’attendre et d’espérer autre chose que l’habituelle monotonie intellectuelle auquel la précédente dictature l’avaient habitué.

La culture comme tous les autres éléments qui régissent et mouvementent notre vie a besoin de stabilité politique et sécuritaire pour réussir à évoluer dans un climat « normal », et s’épanouir dans un environnement sain.

Aujourd’hui, alors que les constituants n’ont toujours pas « bouclé » la rédaction ultime de constitution, comme l’annonce d’une concrétisation, où en est la Culture ?

Suite aux résultats du scrutin du 23 Octobre 2011, quelques mois après la constitution du gouvernement et de sa troïka, Mr Mehdi Mabrouk, actuel ministre de la Culture, a clairement apposé son désir d’installer une politique culturelle dirigée principalement vers la décentralisation des manifestations artistiques, afin d’offrir aux régions oubliées de la Tunisie un droit : l’accès à la Culture.

Ce même Ministère de la Culture qui collabore et s’associe continuellement avec les mêmes structures, systèmes circulaires dont certains, depuis le temps de Ben-Ali, devrait revoir leurs fiches pour saisir que l’époque mauve est révolue. Au lieu de signer des subventions et toutes sortes d’aide matérielle qui vont toujours aux mêmes personnes, ce même ministère devrait regarder d’un peu plus près les identités artistiques émergentes, nouvelles et/ou confirmées, qui proposent autre chose que du « prêt à consommer », et qui sont surtout le vrai reflet des acquis de la révolution.

A Rgueb, à Sidi-Bouzid, à Thala, ou à Kasserine, les quelques manifestations performatives et artistiques, comme une vraie possibilité d’un souffle pur, à travers « x » concerts et exhibitions, aux lendemains d’un 14 Janvier 2011 porteur, du moins prometteur, d’une délocalisation des énergies, n’ont pas perdurées. Elles n’étaient finalement que le fruit de volontés personnelles d’individus.

Ces régions où le chômage lourd et pesant se poursuit et augmente, sont toujours poursuivis par de multiples déséquilibres. Le Ministère de la Culture n’a pas su jeter les bases de pistes de réflexions d’intérêts communs, avec des actions concrètes dans l’intérêt de l’Art et de la Culture. Il n’a pas su rompre définitivement avec les méthodes et mécanismes du passé, en mettant en place des projets iconoclastes et inhabituels, comme celui d’expositions avec des artistes émergents lors de la révolution, afin de leur donner une visibilité dans l’espace artistique, au sein de ses régions toujours assoiffées de culture. Il n’a pas su être dans l’investigation de ces jeunes artistes.

Nous aurions justement attendu que l’actuel Ministère, comme n’importe quel Ministère avant lui, prenne une réelle prise de risque pour inventer ou réinventer des néo- structures capables de mettre en forme les aspirations post révolutionnaires des créateurs tunisiens. Bien au contraire, ce dernier s’est reposé sur des acquis pour la plupart erronés, et s’est encore plus stigmatisé en s’éloignant, exagérément, des artistes qu’il est censé défendre.

Pire, les artistes qui sont dans les régions intérieures de notre pays sont encore plus marginalisés qu’avant ; la révolte du peuple tunisien n’a-t-elle pas mis en avant, comme une réalité indubitable, cette intolérable séparation entre tous les citoyens de la Tunisie ?

Carthage2013-Fire-of-AnatoliaCarthage 2013. La fameuse troupe Fire of Anatolia. Pourquoi ne pas délocaliser. Image: F.Carthage.

Le Ministère de la Culture fait la sourde oreille. Devant l’action culturelle en région, il reste inlassablement indifférent. Pourtant quoi de plus dynamisant que de miser sur la culture comme vecteur de développement et surtout en période de transition démocratique ? Apporter la réflexion, l’art et l’intellect dans les régions intérieures de la Tunisie, c’est aussi une manière de combattre la propagation des esprits obscurantistes avec la mise en place progressive du totalitarisme spirituel.

Lutter contre le formatage intellectuel, c’est un peu le combat des associations culturelles qui agissent en régions, et qui prônent l’art pour tous et pour tous les tunisiens, et qui l’affirment comme une part de citoyenneté à semer et à entretenir en chacun de nous.

Dynamiser par l’art et la culture des régions oubliées donc doublement abandonnées est en soi une action qu’il faut à tout prix soutenir et encourager. Car insuffler le souffle de la création, n’est pas seulement un soupir rêveur, il s’avère progressivement et de plus en plus être une ressource autant spirituelle que matérielle.

Heureusement, dans ce paysage culturel comme pétrifié par des années d’immobilité, Une évidence : les associations culturelles à but culturel et à but non lucratif et les composantes de la société civile travaillent.

Nous pouvons affirmer qu’aujourd’hui, si les régions négligées et omises par l’ « establishment » tunisien ont regagné de leur intérêt, celui qui leur est complètement légitime, c’est uniquement grâce aux associations qui leur apportent soutien, renfort et assistance, en créant et en mettant en place pour eux et chez eux, différentes activités autour de la revalorisation de leurs ressources humaines, de leur accès à l’information, à la communication, à l’employabilité et à la culture.

Streets-Urban-Festival-Kasserine

Streets Urban Festival Kasserine. Janvier 2014. Enfin un réel déplacement. Page facebook SUTK.

L’engagement de la société civile

Du Nord…

Différents exemples d’associations et initiatives de réflexion sont là pour en attester, comme «@ccun », l’Association Citoyenneté et Culture Numérique, qui fait partie de ces quelques organisations de la société civile qui dédient et consacrent leurs travaux à un terroir défavorisé et désavantagé du pays, la délégation de Menzel Bouzaiene, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid. Avec comme mot d’ordre : tous les citoyens numériques sont égaux face à l’information, «@ccun » souhaite installer une technologie citoyenne dans le but d’informer, former et impliquer.

@ccun, « Accun », de l’arabe اكون, comme « être », « je suis », un nom qui inspire au devenir. « Je suis » et « je serai ». L’activisme d’@ccun n’a pas été découragé par le taux d’illettrisme majoritaire de Menzel Bouzaiene, environnant les 65 %, avec seulement 1,5 % des familles de la région qui disposent d’un ordinateur, et pas forcement avec une connexion internet. Un peu d’écoles, peu de lycées… Et malgré ses paramètres difficiles, @ccun décide de se pencher sur le sort de cette ville et de sa population. Nous sommes alors en avril 2011. Et il n’y a aucune association sur le terrain de Bouzaiene. Khaled Ben Ahmed Amami, le président d’@ccun, « souhaite alors mettre en place une technologie citoyenne dans le but d’informer, former et impliquer », à Menzel Bouzaiene, jusqu’ici abandonnée et livrée à elle-même.

Quand son association recense ses objectifs principaux, elle énumère d’abord « la diffusion de la culture numérique, la défense du droit des catégories vulnérables et marginalisées à l’accès à la culture numérique et le renforcement de la participation des citoyens à la gouvernance locale ». Pour ce faire, @ccun affirme « travailler principalement avec les femmes en raison de leurs rôles majeurs dans la dynamisation de la société locale, les jeunes diplômés chômeurs et les catégories les plus socialement délaissées. » Pour toutes ces raisons, l’association a entre autres projets celui de mettre en place le Centre citoyen numérique (CCN,) un lieu où le travail se fait en équipe et en collectivité, autour du noyau mère de l’animation numérique, un outil de formation plurielle. Par la création de leur site internet sidibouzidnews.tn, véritable plateforme d’information interactive, où des articles citoyens se voulant neutres et objectifs tentent d’étayer une actualité en cours, @ccun ambitionne la diffusion de l’information locale et régionale, ainsi que de la culture numérique. Elle œuvre également, et de manière régulière, avec les jeunes diplômés chômeurs dans leur vie sociale et pour l’amélioration de leur vie économique. Et ce en organisant des cycles de formation sur des sujets tels que la communication sociale, l’environnement numérique et informatique, le milieu associatif, les droits de l’Homme, le journalisme citoyen, etc. Le but ultime étant de participer à l’émergence et la mise en valeur du citoyen numérique, un potentiel existant, très affirmé, et démontré à Menzel Bouzaiene.

Car même si ses habitants avouent compter beaucoup d’illettrés, ils revendiquent également leur statut de « citoyens numériques ». Ils affirment formellement que leur village est connecté. Il suffit juste de se remémorer que la véritable mécanique de soulèvement, l’instrument, l’unique et principale flamme qui a allumé le brasier qui a pris dans la région de Sidi Bouzid, pour se propager dans toute la Tunisie, a bien eu pour foyer cette partie de la Tunisie. Ce n’est donc pas un hasard, et cela ne date pas d’hier. Pour ses habitants, le numérique est un outil, prolongement à la limite du naturel, instinctif échappatoire du monde réel vers un monde parallèle, encore plus réel.

Si avoir internet leur permet de rester connecté au reste du monde, il leur garantit également une connexion au reste de la Tunisie, principalement le Grand Tunis qu’ils ont bien du mal à rejoindre et à atteindre, faute de moyens (environ 20 dinars pour faire le trajet de Menzel Bouzaiene à Tunis, somme considérable pour une population majoritairement constituée de chômeurs). N’oublions pas en outre que si la connexion internet est vitale pour la majorité d’entre eux, c’est parce qu’elle leur sert à chercher du travail, envoyant jour après jour, mail sur mail, aux entreprises, et des dizaines et des dizaines de CV par semaine.

De plus, la connexion relativement répandue à Menzel Bouzaiene s’explique également par l’épiphénomène d’un nombre toujours croissant de « publinet » qui ont considérablement augmenté dans la période « post 14-Janvier ». Lorsque « Zaba » était aux commandes du pays, son régime et ses systèmes répressifs contrôlaient jusqu’aux demandes d’ouverture de chaque « publinet ». Ces derniers, comme toute démonstration de désir de propriété, étaient réservés aux RCDistes confirmés, ainsi qu’à leurs humbles serviteurs. Le territoire des « publinet » s’est donc naturellement aéré après la destitution du dictateur fuyard, puisque chaque citoyen pouvait prétendre à en ouvrir un.

@ccun, ne cherche pas à augmenter le nombre de ses adhérents pour renflouer ses caisses, mais plutôt à accroître le nombre de ses volontaires pour rassembler davantage de militantisme et d’engagement humain autour de sa cause. Valeurs autant que besoins essentiels pour mettre sur pied des projets ambitieux, comme ceux actuellement en cours, telle que l’action « Shaping the MENA Coalition on Freedom of Expression », ou l’action « Périphérie Active ».

La première, prévue pour une durée de deux ans, regroupe cinq pays, l’Irak, l’Italie, la Tunisie, l’Egypte et le Maroc, et a pour fondamentaux le renforcement du rôle de la société civile dans la vocation des droits de l’Homme dans le processus démocratique pour les pays cités. Et ce en travaillant à l’amélioration du support régional et international en « networking » pour les droits de l’Homme dans les pays en question. Cela ne pourra s’opérer qu’en améliorant la capacité de la société civile dans les pays cibles pour défendre le cadre juridique qui garantit l’accès à l’information et à la liberté d’expression.

L’action « Périphérie Active », quant à elle, prévue pour une durée de trois ans, a débuté le 1er octobre 2012, et vise à introduire un support fiable et permanent à la société civile du gouvernorat de Sidi Bouzid, dans sa capacité de participation au travail en réseau, tout en se dotant d’une expression libre, et surtout en incluant les instances des groupes dit vulnérables. Cela contribuera certainement à la consolidation de l’action citoyenne dans le cadre de la transition démocratique en Tunisie, ainsi qu’à la promotion des droits de l’Homme, en particulier dans la région défavorisée de Sidi Bouzid. La citoyenneté active, ainsi que l’inclusion sociale, économique, culturelle et politique des personnes issues de groupes sensibles tels que femmes et jeune population, sont de l’ordre de l’exigence pour l’avenir.

Par l’activisme d’@ccun et sa mise en exergue de la « citoyenneté numérique », nous savons désormais que le village de Menzel Bouzaiene a certes une vie numérique, mais que celle-ci s’affirme et se consolide de jour en jour, tout en participant à lutter contre l’isolement de sa population, et surtout à contribuer à l’amélioration des conditions de vie de ses habitants.

Au Sud…

Dans un autre registre, l’Association « Hippocampe Art et Citoyenneté », agissant principalement dans la région de Tozeur, appréhende également l’art comme une part de citoyenneté à cultivé en chacun de nous, En région intérieure, dans les profondeurs du sud tunisien.

Hippocampe-LAND-ART-TozeurAssoc. Hippocampe, LAND ART à Tozeur. Oeuvre Sadika Keskes, Mars Avril 2013. Photo Ben Gaston.

Même si Tozeur représente un pôle touristique attractif, depuis longtemps connu et reconnu par le grand public, y construire un projet culturel, sociétal et civil, reste une tâche des plus ardues, de part la distance géographique, environnementale et technique. Juste aux lendemains de la « révolution », Nadia et Amara Ghrab, présidente et vice-président d’ « Hippocampe », ont retrouvé chez les habitants de Tozeur, surtout chez les jeunes, une totale désespérance. Ces jeunes en veulent à cette « Thawra » du 14 Janvier, qu’ils maudissent alors que d’autres la sacralisent ; pour eux c’est le début de la fin. L’économie et le tourisme qui sont les piliers et repères fondamentaux de la région de Tozeur, étaient plus que jamais en crise, le peuple n’ayant plus de travail ni de sources de revenus. Depuis des années, une large frange de Tozeurois travaillent dans le secteur du tourisme, faisant vivre et rouler nombre de familles. Au moment de la révolution, avec le tourisme qui a naturellement et littéralement dégringolé à cause du manque sécuritaire régnant aux quatre coins du pays, beaucoup de Tozeurois se sont retrouvés presque du jour au lendemain sans travail.

L’association « Hippocampe, Art et Citoyenneté », se donne donc comme ultime objectif la mise place de différents événements et manifestations culturels pour, à moyen terme, l’installation à Tozeur d’un festival artistique international et pluridisciplinaire, annuel ou bisannuel, surtout régulier, qui dynamiserait économiquement et considérablement la région. Avec la composante basique et essentielle : collaborer avec des artistes et des opérateurs culturels aussi bien Tozeurois, que Tunisois, qu’étrangers. Favoriser la Tunisie à travers ses régions, et revoir également le type de tourisme de Tozeur.

Évidemment, écarter d’office le tourisme classique, mais revisiter cette appellation malsaine de « tourisme culturel » qui, telle qu’elle est appliquée jusqu’ici, ne veut pas dire grand-chose, à part un sens archaïsant et perpétuellement à sens unique : le touriste vient consommer de la culture comme il consomme du soleil, et rentre chez lui sans rien sauvegarder de la réelle culture des populations et des régions qu’il a visitées.

Le but étant d’aller vers un coté plus pédagogique, plus humain, plus vivant, où la culture « de masse » s’arrêterait, pour laisser place à un tourisme engagé et responsable, car vu sous cette angle il serait et deviendrait persévérant, inaltérable et inébranlable, à fortiori dans la région de Tozeur où réside un potentiel culturel singulier et étonnant. Afin d’y édifier l’impulsion d’un « nouveau » tourisme culturel, le tourisme ancien n’ayant plus vraiment d’avenir.

Et à partir de ce type de tourisme percevoir l’idée d’un développement économique pour la région de Tozeur, un des objectifs étant de brasser un maximum de touristes lors de chaque événement artistique, en somme une croissance économique à travers le vecteur culturel. L’intention et les missions de l’association « Hippocampe, Art et Citoyenneté » étant principalement d’aider à l’expression artistique de tout un chacun et surtout des minorités, ou les franges les plus bafouées de certaines régions comme les jeunes et les femmes, à s’exprimer artistiquement, et à travers cette expression leur permettre d’être responsables et citoyens. Une manière de les libérer afin qu’ils deviennent créatifs donc citoyens.

Cela même en cassant les frontières et en créant des passerelles entre les régions, entre le nord et le sud, entre les disciplines artistiques, entre les générations, les réunir autour de projets communs différents. L’établissement d’un pont et des liens continus, tisser des relations entre les peuples.

La grande action de l’association, a été le « Land Art à Tozeur » qui s’y est tenue du 29 Mars au 7 Avril dernier, où artistes plasticiens et visuels, étrangers, tunisiens et étrangers ont investi en résidence de création, le Chott El Jerid et Eden Palm, les deux sites Tozeurois. Le « land art » a permis à l’œuvre ou image visuelle de sortir des cimaises des galeries, pour toucher le citoyen dans son espace de vie, dans ses lieux quotidiens et communs. Une manifestation culturelle qui a certainement fait vivre et réfléchir le Tozeurois, au rythme de la sensibilisation environnementale la plus exacerbée.

La possibilité d’un idéal.

Il y a bien-sûr d’autres associations et collectifs. Avec des moyens matériels et humains différents, des nuances au niveau des objectifs, mais avec une démarcation certaine dans le paysage de la société civile pour chacune d’entre-elles.

Comme l’Association des Arts pour le Cinéma et le Théâtre du Kef, très active dans sa région, dans les domaines de l’éducation et de la formation par l’initiation artistique. L’ACT du Kef n’a cessé de prendre de l’ampleur au Kef, sa ville natale, ailleurs sur le territoire tunisien, et même à l’échelle internationale, vu ses fructueuses collaborations avec des partenaires européens, arabes et autres. Depuis deux ans, et ce, malgré les menaces de violences et leurs passages à l’acte, que les ennemis de l’art et de la liberté leur ont infligés. L’association continue, avec la même rage que lors de sa création, à vouloir instaurer au Kef, car là est son véritable combat, une vie artistique et culturelle quotidienne, avec cet esprit éducationnel et formateur qui la caractérise.

En effet, la culture ne doit pas être proposée comme un bien de consommation, un service et/ou une commande que l’on mange puis que l’on digère pour ensuite l’emmagasiner, au mieux l’archiver, mais plutôt comme un outil, un vecteur de développement pérenne, stable et constant qui forme les générations et les éduque, en faisant de l’art en particulier et de la culture en général, les médiateurs du savoir et de la connaissance. A part celle du beau, du plaisir, et du loisir, essentiels par ailleurs.

C’est justement le travail qu’effectuent des associations comme l’ACT, qui a pour devise « votre association l’ACT du Kef ne cessera jamais de vous obliger à être heureux ». C’est le travail continu de toutes les associations dont nous parlons, ou encore de tous ces jeunes collectifs, qui s’affirment dans le paysage Tunisien comme une sorte de passerelle pour perpétuer sur nos « murs », extérieurs comme intérieurs, l’identité salvatrice de l’Art, comme moteur de civisme, de citoyenneté et d’égalité entre tous les individus, et qui ont vite compris que la Tunisie ne s’arrête pas au grand Tunis, ses périphéries et ses banlieues, mais qu’elle comporte vingt-quatre gouvernorats, chacun avec ses richesses, et ses difficultés, et qu’il devient aujourd’hui insupportablement injuste d’en marginaliser un.

A ce propos, nous pensons à une action mémorable que le collectif « Street Poetry » a mise en place à Rgueb, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid en 2012. « Street Poetry » ou « Klem Cheraâ fi Rgueb », a installé une sorte de poésie interactive et dialectale dans l’espace citadin, où chaque citoyen peut prendre la parole et s’exprimer librement, avec le style et la facture qu’il veut.

Evénement à la fois artistique, il met en avant une forme d’art, et citoyen, il va à la rencontre du peuple pour l’inviter, dans son territoire, à faire preuve de créativité civique, « Klem Cheraâ fi Rgueb », « à Bizerte » ou « à Tunis », se sont révélés comme étant des diffuseurs à l’état brut de communication et de progression sociale.

ART-SOLUTION-Workshop-breakdanceART SOLUTION, Workshop breakdance avec des breakjunkies en herbe… Image ArtSolution 2013

Avec la même optique d’extraversion urbaine, le collectif et association « Art solution », après s’être démarqué à Tunis et plus précisément dans la Médina et alentours (bab bhar, marchés, souks, etc…) avec le projet « danseurs-citoyens » « Fazani Street Art », et l’ensemble de leurs actions « je danserai malgré tout », se sont directement délocalisés dans les régions, avec leur pratique à la fois militante, engagée et revendicatrice d’un art citoyen. Avec la même conception et approche de l’urbanité, leur « Barraka International Battle » programmée du 21 au 25 Août 2013, a fait un tour régional relativement complet, du nord au sud, en passant par le centre et le cap-bon. Hammamet, Sousse, Sfax, Bizerte, Jendouba, Gabès, et Tunis, ont vu passer la manifestation qui met à l’honneur le hip-hop, le break-dance et les expressions facturées « street-art ».

Le 22 Décembre dernier, Art Solution, en collaboration avec le « Goethe Institut », a lancé le « Concert and Open Mic », dont la première a eu lieu à l’Espace « Mass’Art » situé à Bab El Assal, pour ensuite migrer vers Gabès, Djerba, Kairouan et Le Kef. Toujours avec la même particularité pour ses danseurs et rappeurs citoyens qui se déploient, à travers les quatre coins de la Tunisie, à véhiculer une manifestation artistique qui se regarde comme un manifeste dans ce qu’il a de plus direct et de plus spontané, et permettre à n’importe quel autre citoyen de changer de vision sur sa propre géographie, qu’elle soit territoriale ou corporelle.

Toutes ces associations et collectifs qui vont là où peu de créateurs se déplacent, introduisent par là même un type d’actionnisme urbain, complètement performatif, saisissant, prenant, interpellant le tunisien « lambda » dans son quotidien le plus élémentaire.

De plus, pour la majorité des habitants qui peuplent ces régions quelque peu « oubliées » de la Tunisie, voir une forme iconoclaste de l’Art dans la ville, hors les murs, est une réalité pour le moins inédite. Des nouvelles composantes culturelles qui deviennent des vitrines de nos êtres sociaux, où faire une exposition dans la rue, y montrer des œuvres, posent par là même l’art, l’artiste et les rapports qu’entretiennent les arts-visuels avec la ville, comme questionnements fondamentaux au « processus » artistique, mais également au « processus » social.

Justement, en parlant de décentralisation inattendue et salvatrice de la culture, nous pouvons encore citer l’Association « Les Collines » qui agit entre autres sur sa terre originelle, le Mont Semmama dans la région de Sbeïtla. Un rassemblement d’individus pour la plupart issus de ces contrées, qui se sont focalisés sur le « Jbel Semmama » pour y apporter un oxygène créateur, tout en y formant les jeunes générations, afin qu’eux-mêmes prennent un jour la relève, et poursuivent le développement de leur régions à travers le vecteur culturel.

« Fête des Bergers», « Fête du Romarin », « Printemps de Sbeïtla », tous ces événements ritualisés depuis la révolution, par « Les Collines », et leurs partenaires, sont désormais considérés comme « le » renouveau de Sbeïtla, lui apportant un dynamisme culturel, absent jusqu’ici.

Géographiquement plus proche de nous, sur l’Avenue Habib Bourguiba, le 08 Janvier 2014, cette association a tenté de brasser du monde pour une « Marche des Fleurs ». Voulue et qualifiée par ses organisateurs comme un « bombardement » d’effluves floraux, la marche et l’initiative sont d’abord citoyennes. Une manière de dialoguer et de s’unir, d’affirmer et de proclamer cette union en le disant avec des fleurs. Le principe étant de s’offrir respectivement des bouquets de fleurs, et ce pour toutes les personnes qui prennent part à la marche. Planifié par Adnen Helali et ses collègues des « Collines », ainsi que par les jeunes du « Printemps de Sbeïtla », cette action a pour principale motivation la communication sociale par l’émanation du « Beau » et de la poésie, introduits dans l’environnement journalier, avec une sortie immédiate de la disgrâce et de l’engourdissement dans lesquels l’Avenue Habib Bourguiba est plongée depuis un moment… Cette animation qui ne fait qu’inaugurer un événement plus conséquent prévu pour le 30 Mars 2014, avec le même thème et au même endroit, pense que le plus important est, mise à part la visibilité que recherche le mouvement culturel de la région, et la participation de personnalités de la société civile, celle des « jeunes troubadours », ces enfants de Sbeïtla, remplis par le projet de leur « théâtre de poche ». Avec « la Marche des fleurs », ces jeunes tunisiens de 4 à 17 ans, encadrés par Adnen Helali homme de théâtre par ailleurs, espèrent faire la promotion de leur rêve de 4ème Art, ici dans la capitale, après avoir tourné dans près d’une quinzaine de gouvernorats.

Maintenant, que penser de tout cela, aujourd’hui, alors que nous sommes en plein remaniement sociopolitique et que rien ne semble stable en Tunisie. Quelle est la « part » de la culture ? Sera-t-elle exclue du prochain gouvernement ? Alors que l’ANC s’empêtre et s’embourbe dans ses initiatives et ses législations, alors que le pays s’enfonce dans ses difficultés, pour le commun des mortels, il paraitrait comme impudique et inopportun de s’interroger sur le devenir des arts et de la culture.

Après la réduction considérable de son budget, la culture en Tunisie n’a survécu, après ses presque trois ans écoulés après le 14 Janvier 2011, que grâce aux volontés individuelles, qui ont su à juste titre « innover » pour réellement la faire avancer. Contrairement à la gouvernance culturelle officielle mise en place depuis, et qui n’a fait qu’entretenir les structures déjà existantes.

Chaque individu peut, et doit avoir accès aux productions artistiques existantes. Tout individu doit avoir la possibilité d’entreprendre dans la création et l’expression artistique, et toutes formes d’expression créatrices.

Toutes ces actions développées dans les régions intérieures, pour des activités qui suivent et encouragent l’animation éducative et culturelle des contrées où divers missions sont menées pour les accompagner dans leur processus d’ouverture et de changement, donnent indubitablement une autre vision du secteur de la culture.

Toutes ces actions font de la culture un véritable leitmotiv du développement et font en sorte que l’industrie culturelle contribue de façon effective à créer des emplois et contribue au développement du pays.

Il s’agit maintenant d’instaurer cet activisme culturel spécifique comme une recherche focalisée sur la réalisation des différents schémas qui seront profitables à la culture dans son identité nouvelle, dans sa néo-gouvernance.

Véritable moteur, palpable et concret, pour une réelle démocratisation des arts et de la culture, et l’authentique ciment pour une juste transition démocratique.

Selima Karoui › 09 Jan, 2014   nawaat.org

 

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