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L'art et la culture face au risque de la contre-révolution

mediapart_head.Éclairant l'une des caractéristiques classiques des régimes sous dictature, le metteur en scène, auteur et réalisateur franco-tunisien Lotfi Achour, rend compte de l'affaiblissement de l'esprit artistique en Tunisie ces dernières années. Il appelle à une renaissance culturelle.
Pendant que le monde acclame notre révolution parfumée, nous, tunisiens, grinçons des dents. C'est qu'en 87, on nous a déjà fait le coup du jasmin et de sa révolution douce, un jasmin qui annonçait, 2-3ans de malheur. Et un malheur n'arrivant jamais seul, Ben Ali s'installa aux affaires avec tout un clan. Ben Ali and Co, n'ont pas seulement vidé la Tunisie de ses richesses, confisqué ses plus beaux paysages et détruit ou volé une partie de son patrimoine archéologique. Ils se sont aussi attaqués à tout ce qui relevait de la pensée et de la culture.
Peu cultivé, inférieur en cela à son prédécesseur Bourguiba, Ben Ali avait un complexe vis-à-vis des hommes de culture qu'il exécrait en général. Son ignorance de toute forme d'art et sa suspicion quasi-naturelle de flic, généraient chez lui un vaste mépris pour les créateurs et leurs œuvres. Au fil de son règne, il a été conforté  par son entourage dans ce rejet de la richesse immatérielle, et a définitivement creusé le fossé qui le séparera de toutes les énergies créatrices du pays. Il entretiendra dès lors avec les artistes, un rapport par lequel il voudra soit les soumettre, soit les neutraliser. Et il y a réussi en grande partie. S'il fallait aujourd'hui écarter tous ceux qui ont fait allégeance, c'est certainement plus de la moitié des artistes tunisiens qui se trouveraient «dégagés». Quant à l'autre moitié, en dehors de rares expériences réellement innovantes et de poches de résistance, l'état de la création au sortir de la dictature est désastreux: quelques créateurs issus des années 70, aux esthétiques essoufflées, héritiers du culte de la personnalité initié par Bourguiba, et une jeune création manquant cruellement de moyens, de formation, d'outils théoriques, d'ouverture sur la création contemporaine internationale - une chance qu'eurent leurs aînés. Les grands festivals d'alors invitaient les plus grands artistes, dans un réel désir de faire découvrir à la population aussi bien Miles Davis que Vitez, Feyrouz ou James Brown, Bejart ou le Bread and Puppet Theatre.
Contrairement à Bourguiba le paternaliste, Ben Ali avait instauré un rapport de royauté, y compris avec les artistes, devenus pour beaucoup, les bouffons «célébrateurs» de sa prise de pouvoir. La génération qui a grandi sous son règne s'est vue ainsi condamnée à des imageries et à des symboliques frelatées et laudatives, ou bien à la litanie répétitive du tract politique comme forme de résistance artistique. La mainmise du clan sur la culture prit plusieurs formes, tel le placement des apparatchiks à la tête des institutions dans le but d'empêcher celles-ci de jouer leur rôle, d'en faire des coquilles vides et inoffensives destinées essentiellement à épater l'Occident, attaché à l'apparence de modernité du régime, plus qu'à sa réalité.
La famille mafieuse a investi par la suite le champ des médias, notamment de la télé publique, détournant ses budgets et ses recettes publicitaires, introduisant la téléréalité la plus populiste, dans des concepts rachetés à la Mecque Endemol. Ben Ali a façonné une culture à son image et celle de son entourage: vulgaire, populiste, tournée vers le divertissement facile et de mauvais goût, appâtée par le gain, méprisant tout ce que produisait l'esprit de pensée, d'analyse, de littérature ou de poésie.
La révolution tunisienne est née dans les régions les plus déshéritées économiquement, mais aussi culturellement. Là où n'existe ni cinéma, ni théâtre, ni médiathèque. Rien pour débattre, s'instruire ou se divertir. Un abandon absolu. Des vies d'ennui et de ressentiment, vécues comme une accumulation d'humiliations et de mépris. Ben Ali, dans sa paranoïa, a combattu, toute forme d'association, en érigeant individualisme et arrivisme en modèles de société. Il fit d'un pays profondément solidaire et attentif à l'Altérité, un espace morcelé en bulles étanches et étrangères les unes aux autres. Cette révolution éclatante n'appelle à rien d'autre, qu'au retour du collectif, du partage, et d'un lien social fort ; tout en réaffirmant le droit à la singularité, à la différence et à l'éclectisme. Il s'agit pour les générations, qui avaient intégré la culture BenAliste, jusqu'à la confondre avec l'âme tunisienne, d'une véritable reconquête identitaire et créative.
Ce sont ces enjeux-là qui se posent aux équipes qui prendront la direction du pays, dont les discours pour le moment inquiètent par l'absence totale de la culture dans leurs projets. Pourtant, c'est aussi sur ce terrain que les attend une jeunesse intensément connectée au monde et qui ne cesse d'exprimer sa soif de modernité. Les nouveaux dirigeants auront la responsabilité de contribuer à réinventer le lien social sur les bases du savoir et de la liberté individuelle, en favorisant le développement culturel régional, en confiant les structures aux personnes compétentes et non inféodées au pouvoir, en faisant notamment la promotion du concept de laïcité, en repensant l'aménagement du territoire avec la culture comme un des fondements du développement. En redonnant goût à l'apprentissage, au laboratoire d'idées. En étant à l'écoute des cultures alternatives, vers lesquelles aspire une grande partie de la jeunesse. En redonnant au terme populaire ses lettres de noblesse, et en lui associant la qualité dans les actes et dans les esprits. En veillant à l'équité, à l'égalité des chances par un accès démocratique à la culture.
Mais ce travail est aussi celui des artistes, qui ont jusque-là largement failli à leur mission de passeurs, de formateurs. Négligeant toute forme de transmission et prenant souvent des postures égocentriques, excluant et combattant tout ce qui n'était pas issus d'eux, ou ne leur ressemblait pas. Ou en tirant leur épingle du jeu en courbant l'échine.
Car s'il y'a une chose que Ben Ali à réussi, c'est bien à nous diviser, à tuer en nous la foi dans le collectif. Voilà pourquoi nul mouvement artistique cohérent, nulle lame de fond pour contester ou réinventer, n'a pris part à ce soulèvement populaire. Rien de comparable à l'élan de nos jeunes compatriotes du centre du pays.   
C'est donc à une véritable révolution culturelle et populaire que nous sommes appelés. Elle aura une valeur d'exemplarité pour tout le monde arabe, dont les populations regardent cette révolution exceptionnelle avec l'espoir qu'elle mette fin à des siècles d'oppression et de tutelle des ainés, quels qu'ils soient.
Les forces contre-révolutionnaires qui continuent à déchirer la Tunisie ne sont pas simplement les reliquats des bras armés de Ben Ali, des idéologues de son système, ou des percées politiques des néobarbus; elles sont aussi larvés dans les esprits et les attitudes des intellectuels en charge de transformer en véritable projet politique et sociétal l'élan de notre jeunesse. Il y'a urgence. L'esprit et le savoir sont la principale richesse de la Tunisie, c'est par là que se fera son salut.

24 Février 2011 Par Les invités de Mediapart
Edition : Les invités de Mediapart

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