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L’enfant du Sud tunisien

mars2011/dessin-de-Brahim-Dhahak-scene-de-peche« Fils d'une tribu du Sud tunisien, Brahim Dhahak hérita de son peuple l'hospitalité, la générosité envers ses semblables auxquelles il n'a jamais failli, même aux heures les plus difficiles de sa vie d'artiste. Comme il était autodidacte, les personnes titrées l’impressionnaient. Il  soulignait leur importance en les dotant de qualités ou de mérites que leurs titres ne justifiaient pas toujours. Je crois que cette admiration s'inscrivait dans le complexe d'infériorité que suscitait son origine rurale. Mais surtout, l'impossibilité qu'il eut de poursuivre des études… Ignoré ou mis à l'écart du Cénacle des artistes de l'école de Tunis, il en ressentit de la peine mais point de dépit. Jamais il ne prononça la moindre critique à leur égard. Il était digne, fier.

 

Lors d'un voyage en Suisse, il rencontra celle qui fut sa compagne et son assistante durant de longues années. Elle organisa ses expositions à l'étranger : la Suisse, l'Allemagne, pays de graveurs célèbres où  son talent d'artiste fut confirmé et lui valut la reconnaissance de son art en Tunisie : la gravure.

« Brahim loua un appartement à Sidi Bou Saïd et se mit à l'œuvre. Une bande de copains gravitait autour de lui dans son atelier. Lorsqu’il travaillait ses planches, il aimait la compagnie.

Doris partageait son temps entre la Suisse et la Tunisie. Elle échafaudait des projets audacieux et l'organisation farfelue dont elle faisait preuve nous épatait. Nous étions perplexes car elle ne doutait de rien. Sa candeur, l'efficacité suisse qui étaient sa marque de fabrique, si j'ose m'exprimer ainsi, la propulsait au devant des obstacles. Sa blondeur, son visage de poupée aux yeux limpides, son inaltérable bonne humeur attiraient la sympathie.

Lorsque se présentaient d'éventuels acheteurs étrangers, amateurs de gravure ou connaissances du couple, elle lançait des invitations. Je me souviens de l'improvisation extravagante de certains diners pour lesquels elle s'affairait, animée d'un désir sincère de perfection. Elle reprenait l'expression favorite de l'artiste Brahim : ce sont des gens importants !

Mais au dernier moment, pour une raison quelconque, elle changeait la date ou oubliait l’invité important ! Il y avait confusion, alors elle prenait le téléphone et, si la personnalité prise par d’autres engagements se désistait,  bienvenue à ceux qui arrivaient à l'improviste.

Des diners, il y en eut, familiers, artistes, étrangers.

Brahim aimait les gens. Tout un monde cosmopolite s'entassait dans l'atelier de modeste grandeur. Nous mangions à qui mieux-mieux, l'assiette sur les genoux ou du bout des doigts, mélangeant verres et couverts et, présidant ce chaleureux inconfort, notre Artiste prenait la parole.

Pour les non initiés, Brahim était difficile à comprendre. De sa pensée abstraite, il développait des réflexions, usant d'un vocabulaire personnel et rare dont la position imprévisible dans la phrase, déconcertait ses interlocuteurs. Il le faisait sans pédanterie, libre de toute forme académique.

La singularité du langage de Brahim n'appartenait qu'à lui. Je revois Brahim debout, la cigarette collée au coin de la lèvre inférieure, la paupière à moitié fermée, la parole fertile. Il s’adressait à son auditoire décontenancé et terminait son explication, son analyse sur le sujet évoqué,  en s'écriant : c'est simple ! C'est la logique ! De sa voix usée par les cigarettes et l'alcool, s'échappait un gargouillis, un petit rire avorté. La première rencontre avec l'artiste Brahim Dhahak impressionnait les nouveaux venus. Ils quittaient l'artiste, ravis. Nous nous attardions auprès de notre ami. Celui-ci, fatigué sous l'effet de nombreuses libations,  délirait  sur ses thèmes  favoris, en particulier la mésentente des Arabes, répétant inlassablement ses griefs …  et la nuit se fermait sur notre départ.

L’atelier de Brahim était situé au premier étage de sa maison. La fenêtre s’ouvrait sur la rue d’où les bruits nous parvenaient, les jeux bruyants des enfants, le piétinement des groupes de touristes aux langues diverses grimpant les marches à l’assaut du haut village.

L’été, en fin d’après midi lorsque s’apaisait  l’ardeur du soleil, les femmes lavaient leurs  maisons, projetaient des seaux d’eau sur les vieilles portes, rafraîchissaient leur seuil. Le ruissellement de l’eau dans la rue formait dans le creux des pavés usés des écuelles miroitantes pour la soif des oiseaux.

Parfois, en fin de journée, Brahim nous rejoignait au café, vêtu de couleurs vives, chemise à fleurs, pantalon rouge ou blanc, mince, la démarche souple. Il garda jusqu'à la fin de sa vie une silhouette d’adolescent.

Après l’été  frivole, au mois de novembre, les amis reprenaient  leurs activités ; ceux qui avaient des enfants à l'école, une vie familiale réglée. Dominique et moi, nous nous retrouvions dans le petit salon du café. Nous étions mieux que  dans nos maisons trop grandes et inconfortables, assises à l'abri de l'humidité dans le petit salon de Hajj Amor. Nous buvions une infusion de verveine parfumée. Sur la place les marchands de souvenirs fermaient leurs échoppes. Seul l'épicier djerbien restait ouvert assez tard. Puis nous allions auprès de Brahim dans son atelier où un poêle à pétrole asthmatique répandait une illusoire chaleur. L'intimité de la saison resserrait nos liens fraternels. Nous partagions les restes du repas de midi que Brahim enrichissait d'une soupe de pois chiches, ou il envoyait Béji, son homme de confiance, chercher le plat du jour au restaurant du village.

Je me souviens d'un soir d'hiver, je m’apprêtais à partir de chez Dominique. Notre ami Brahim surgit tout fringuant, «salut les filles » s'écria t il « Je vous invite dans un bon restaurant » En effet, c'était la meilleure table de la banlieue nord. Je choisis le plat du jour, du civet de marcassin qui s’avéra être un vrai régal. Je savourais le goût lointain des civets de mon arrière grand-mère ! Devant ma mine, il appela le patron et me présenta, puis, s'adressant à ce monsieur, il m'invita à diner autant de fois que je le souhaiterais en son nom, donc à ses frais. Je remerciai notre ami, mais lorsque le patron s’éloigna, je protestai. Brahim s’énerva, «Arrête tes manières » etc, etc… bien sûr, je continuais à fréquenter ce restaurant en compagnie d'autres amis et de Brahim, mais désormais, je fus discrète quant à l'excellence de la nourriture. Cet exemple parmi  tant d'autres de Brahim, grand seigneur.

Été comme hiver, selon mon emploi du temps, mais le plus souvent en fin d’après midi, j'allais retrouver Brahim. Deux banquettes se rejoignaient dans un angle de son atelier, recouvertes en toutes saisons de couvertures et de coussins colorés en tissus rustique à l'usage du temps. Assise sur l'une d'elles, une planche de contre-plaqué sur les genoux, Brahim travaillait. Face à lui et à portée de ses gestes, il y avait une mida où il entassait ses outils de graveur, des crayons de toutes sortes, des tubes de peinture, des ébauches de croquis, et parmi ce désordre d'artiste, il y avait un verre en permanence dont l'opacité`douteuse accusait un service fréquent. Je me souviens de la bouteille posée toujours à la même place, légèrement en retrait contre le pied de la mida, une bouteille de vin rosé ou d'alcool, selon la fortune du jour. Brahim dessinait, gravait, l'outil traçait des sillons plus ou moins profonds, de légers copeaux se détachaient qu'il balayait d'un revers de main. Le dessin prenait forme. L’œil plissé, le visage concentré, il l'examinait, le jugeait, m'expliquait ce qui n'allait pas, recommençait ensuite. Il les comparait, travaillait les détails, enfin, satisfait, il s'abreuvait. Parfois, son dentier le gênait. Il l’envoyait choir sur la table au milieu des tubes, des débris de contre-plaqué. L'objet insolite disparaissait sous la main de l'artiste chercheur d'un crayon ou d'un croquis et ré- apparaissait, surréaliste, au dessus du fatras de la table. « Ce n'est pas hygiénique ». A ma remarque, il me répondait simplement qu'il n'avait pas à le chercher si un visiteur arrivait à l'improviste et puis l’hygiène n'était pas un problème, l'alcool qu'il buvait tuant les microbes. Sans commentaire... Ces heures près de Brahim me sont d'autant plus précieuses qu'il n'est plus là. Il m'apprenait l'historique des tribus du sud, sa terre, les nomades, sa famille. Je l’écoutais avec bonheur me conter l'histoire de cette Tunisie profonde qui m'est chère.

Brahim Dhahak vénérait les études : tous les jeunes devaient obtenir leur bac. C'était une idée fixe, aucun argument ne justifiait leur abandon, y compris pour les jeunes dont les raisons familiales sérieusement établies en supprimaient l'espoir.  Fallait-il que cette carence ait profondément marqué l'adolescent avide de savoir qu'il fut. J'ai déchaîné sa rage en lui déclarant qu'il était  préférable que les jeunes peu et pas doués pour les études apprennent un métier, qu'une scolarité défaillante n'était qu'une perte de temps… Cela n’existe pas, ils peuvent. Il y a la discipline et le travail, s’écriait-t-il, il faut le bac !

Il pestait contre la jeunesse dorée, désœuvrée, naufragée dans la facilité, la paresse. Mais ses critiques les plus sévères concernaient les familles modestes ou pauvres, car si les études exigeaient des sacrifices, il les percevait pour les enfants comme la seule chance d’émerger de leur milieu afin d’accéder à une vie décente.

Ce fameux Baccalauréat que Brahim n’avait pu atteindre … il le voulait obstinément pour tous.

Au cours de la réalisation de son livre sur les oiseaux de la Méditerranée, un hôte inattendu fréquenta l'atelier. Notre ami Brahim nous présenta son épervier. Ce bel oiseau aux yeux perçants gênait dans cet espace restreint, volait d'un endroit à l'autre, renversait d'un battement d'ailes un pot de peinture et nous recevions sur nos têtes le résultat de ses digestions. Le rapace avalait fréquemment de copieux morceaux de viande dont nous aurions fait un festin les jours maigres…

Nous pénétrions dans l'atelier les mains sur nos têtes tels des prisonniers, craignant que le rapace ne s'accroche à nos chevelures, prenant nos têtes pour un perchoir. Souad dépliait des journaux çà et là, peine perdue, le locataire de l'artiste honorait de ses présents les endroits vulnérables. Brahim jubilait, il l’étudiait, le dessinait, en fit de multiples croquis, puis il sen sépara, le rapace prit la clef des champs.

Doris, directement dans l'action, organisait les expositions à l’étranger. En Tunisie, Dominique, conseillère judicieuse, perspicace, aida Brahim dans bien des cas… Artiste dilettante, elle exerçait son talent sur le verre et le bois, sa palette lumineuse déclencha le renouveau d'un artisanat en désuétude.

L’ambiguïté des sentiments de l'artiste Dhahak envers sa muse provoquait chez lui une irascibilité mal contrôlée : soudain il la querellait sans raison valable, mais sa mauvaise humeur retombait aussitôt, il l'admirait. Quant à elle, sa disponibilité, son amitié sans équivoque l'accompagnèrent jusqu’à la fin de sa vie.

Brahim aimait les femmes, il les respectait. Elles étaient sensibles à sa nature chevaleresque, à son charme hors des critères de la beauté convenue, car il n'était ni un bel homme, ni un homme beau, encore moins un joli garçon.

Mis à part ses conquêtes féminines, s'agissant de ses amies, il ne supportait pas leurs visites en compagnie d'un homme s'il n'était pas l’époux ou le compagnon officiel. Il nous reprochait de l'importuner avec un inconnu ! Parfois il était désagréable sur l'heure.

Brahim Dhahak était pudique, mais l'Artiste a exprimé dans son œuvre la profondeur de sa sensibilité. J'ai admiré l’élégance des ses grands oiseaux stylisés. Cependant, je garde en mémoire les gravures que j'ai aimées, en particulier « Les scènes du Sud ». Nostalgiques, émouvantes, elles révèlent l’attachement de l'artiste pour sa terre de sable et de brillance. Elles surgissent dans mon souvenir telles que je les vis pour la première fois. L'une d'elles s'impose. Elle représente une femme noyée dans ses voiles, agenouillée, le visage renversé sous le ciel, la bouche ouverte au bord du cri. Ce visage, supplique vivante, c'est la douleur de l'enfant orphelin de sa mère, et cette douleur s'accroche au long cortège de ces femmes du Sud, imprègne les tableaux d'une tragique réalité. Ces femmes de Brahim, pathétiques, secrètes, effacent tout décor, enferment dans leurs voiles la souffrance d'un enfant,

Le temps entraîne la tristesse. Désormais il nous reste le vide que nous a laissé la mort de l'artiste, de l'Ami. Nous l'avons pleuré, nous avons pleuré sur nous-mêmes car nous avons perdu le meilleur de son humanité ».

Renée BRIANTI

(Poète franco- tunisienne)

Vendredi 25 mars 2011, Le Temps

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